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Sunday, July 13, 2014

Chacun sa croix by Jean-Marie Théodat


Chacun sa croix


La culture est la mémoire de l’intelligence des morts, et la pensée qui la nourrit est la poursuite de l’immortalité de leurs idées ; de leurs préjugés aussi. Ceux de Christophe Colomb traversent notre quotidien de voyageur, de géographe et d’insulaire avec la pertinence d’une actualité chaque jour rappelée par les faits, les représentations. En ce sens, il est permis de considérer Christophe comme une figure centrale dans le panthéon des géographes, et Colomb comme le paradigme des contradictions de notre identité américaine. Aimé par les uns, honni par les autres, le navigateur génois joue dans notre continent le rôle d’un Janus bifrons, dont les deux visages révèleraient les contradictions inhérentes à l’héritage des bâtisseurs d’empire.

Le parfum de malentendu qui entoure l’évocation du nom de Colomb doit beaucoup à l’ingratitude des géographes, auprès desquels il passe, au mieux, pour le plus étourdi des voyageurs, au pire, pour le plus cornu des explorateurs. En effet, il crut débarquer aux Indes alors qu’il venait d’accomplir le tour de la planète. Il découvrit un continent, accoucha pour ainsi dire d’une terre nouvelle, et la laissa déclarer à l’Etat Civil par un autre, un usurpateur : Amerigo Vespucci. Dans l’immensité des Amériques, il n’y a qu’un morceau de la haute cordillère des Andes qui porte encore son nom : Colombie ; un nom en forme d’oiseau qui ne suscite aucun essor à l’imagination. 

Même la Espanola, décrite par lui comme un paradis terrestre, dont il dessina d’une main encore hésitante et fébrile le trait des côtes, avec de vétilleux détails sur les débouquements les plus sûrs et les récifs les plus à cran, a perdu son nom. La Perle des Antilles est tombée dans l’indétermination toponymique d’une terra nullius, contrées ingrates et sans maîtres dont personne ne sait dire le lieu. Haïti, Toma, Quisqueya, Bohio, Hispaniola, Saint-Domingue, etc. aucune île de la Caraïbe n’a autant d’appellations, mais aucune ne convient aussi bien, à l’analyse, pour représenter l’espace tout entier, que la Espanola. Mais les Américains sont venus, ont occupé les deux pays et ont prononcé à leur manière. Hispaniola est née. Christophe Colomb méritait un traitement sans doute moins irrévérencieux, et c’est à comprendre les motifs de cette mésestime de l’œuvre de l’Amiral que je m’exerce aujourd’hui.
Christophe Colomb, est sans conteste, de tous les voyageurs, celui dont la postérité, c’est-à-dire, l’impact sur le fait de voyager, est le plus prégnant, le plus fécond. Il a restitué le monde à sa sphéricité, il a ouvert les portes de la mer océane aux Européens, et fondé le plus vaste empire que l’histoire jamais ait connu. Il a initié le plus grand brassage de gens, de biens, d’épices, de mythes et d’idées que l’humanité ait expérimenté, il a fait de la diversité des cultures une civilisation dont les contours se révèlent à nos yeux peu à peu. Mais il a aussi introduit dans les Amériques les germes de maladies inconnues, et la croix qu’il enfonça comme un clou dans la chair de nos îles.

 Méconnu des géographes, mal aimé des américanistes, son nom mérite de figurer, pourtant, en haute estime de tous ceux qui naviguent et traversent les mers, car chacun rêve, à part soi, de pouvoir s’écrier un jour comme lui : «  terre ! » sans passer pour un fou. Colomb s’est lui-même nourri de la lecture des anciens, des récits de voyage de ses contemporains portugais, espagnols qui avaient pris les commandes de l’Europe. Ils créèrent de par le monde des empires qui débordaient des limites étroites de la Méditerranée.  Colomb n’aurait sans doute pas pu mener à bien son entreprise exploratoire sans connaissance et reconnaissance envers les écrits des Arabes qui ont traduit les calculs d’Eratosthène et porté à la connaissance de l’Occident les trésors des bibliothèques dispersées de Constantinople et d’Alexandrie, à la chute de l’empire romain d’Orient. Il est passé par tous les affres du doute et de l’abomination, avant d’être, enfin, reconnu comme un explorateur majeur et un visionnaire, capable de renverser notre représentation du monde. Il a apporté aux Européens le terrain qui manquait à l’assouvissement de leur débordant appétit de gloire et de puissance. Mais il a enlevé aux natifs des îles, les Tainos en particulier, la dernière raison de vivre : une descendance, une mémoire, qui sont la condition même de la culture. Bâtisseur de cathédrale pour les uns, Colomb est perçu par les autres comme le fossoyeur de civilisations millénaires qui auraient pu continuer à exister s’il ne s’était égaré en chemin et n’avait atterri, par hasard, dans les Indes (sic). L’erreur fut immonde et juteuse et, la rancune des géographes, tenace à ce sujet. 

La somme de ces contradictions trouve son accomplissement dans notre île, qu’il baptisa La Espanola, la première effectivement colonisée par les Espagnols à partir de 1492. Ici fut bâtie la première église, fondée la première ville et tracée la première rue : par ses mains. Ici fut pensée la conquête du Pérou et du Mexique : par ses lieutenants. Ici fut exterminé le premier peuple de l’histoire moderne : par son épée. 

 Symbole de la civilisation hispanique, chrétienne et conquérante, la statue de Christophe Colomb trône au milieu de la place de la cathédrale de Saint-Domingue, la plus ancienne église des Amériques, où reposent d’ailleurs ses cendres, dans un sarcophage en fer. En 1992 les cérémonies de commémorations culminèrent par la mise en lumière du faro a Colon de Santo Domingo. Construite à grands renforts de déplacements de population, de déguerpissements de quartiers et d’injection de millions à la place des faubourgs de l’est de la capitale, cette croix monumentale projette dans le ciel, à la nuit tombée, l’image d’un rayon censé illuminer le firmament et marquer du sceau de la foi chrétienne les ténèbres infinies. Cette idée lumineuse du Président Joaquin Ballaguer, au sens propre, est à comparer avec la perception des Haïtiens.

En effet, de l’autre côté de la frontière on chercherait en vain sur le parvis de la cathédrale, ou sur la place du Champ de Mars à Port-au-Prince une quelconque trace de l’Amiral. Même le Quai Colomb, qui lui était autrefois consacré dans la capitale haïtienne, a été débaptisé. Sa statue, qui faisait la génuflexion à l’entrée du port, a été déchoukée en 1986, comme un symbole de plus de la tyrannie, et jetée à la mer. Il n’y a plus rien qui rappelle le passage du Génois dans cette partie de l’île. La mémoire collective associe son nom à un épisode douloureux : celui de la soumission des Tainos, vulgairement appelés Indiens, et celui des débuts de la Traite. 

Même le Môle Saint-Nicolas, la baie où il jeta l’ancre des caravelles, dans la nuit du 5 décembre 1492, et par laquelle il entra pour la première fois en contact avec les Taïnos de l’île, n’a rien gardé de son souvenir. Sauf à considérer que cette croix blanche, en ciment blanchi à la chaux, juchée sur un tertre, et qui signale aux marins, la nuit, l’entrée de la baie, est la réplique de la première croix qu’il planta de sa main, il n’y a rien qui rappelle la présence du navigateur en ce pays perdu. Il n’y a guère à l’entour que des ronces, des cactus et des lézards, des enfants nus… dont on se dit qu’ils n’ont pas l’air d’avoir changé, depuis cinq cents ans, ni d’espace ni d’espèces.