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Sunday, July 13, 2014

Port-au-Prince en sept lieux by Jean-Marie Théodat



Port-au-Prince en sept lieux


De toutes les capitales antillaises, Port-au-Prince est sans aucun doute celle qui a le taux de croissance le plus accéléré. La population y double son effectif à peu près tous les quinze ans. Il s’agit d’une agglomération millionnaire, mais dont la majorité des habitants vit selon des standards qui les rapprochent des origines rurales de la plupart des Haïtiens. Grossie par un exode rural continu, la population urbaine est caractérisée par un croît naturel élevé. Les activités de service de proximité occupent les trois quarts de la population active, les industries se cantonnant dans les biens de consommation courante, la ville n’offre pas de perspectives d’emploi durable. Et pourtant la population de la capitale continue d’augmenter. L’exode urbain provoqué par le séisme (600 000 réfugiés dispersés dans les différents départements du pays) a été suivi d’un baby-boom remarquable qui a largement comblé le déficit dû au tremblement de terre. Le propos est de comprendre la vitalité de la capitale, trouver la clé d’intelligence de ce décor en trompe-l’œil d’une scène marquée par la précarité globale et la vulnérabilité généralisée de la majeure partie de la cité.
Port-au-Prince, fondée en 1749 par les Français pour remplacer le Cap comme capitale de la colonie, était encore au début du xxe siècle une grosse bourgade posée au fond de la baie du Cul-de-Sac. En un siècle, la ville a connu des mutations décisives qui l’ont transformée en métropole caribéenne de première grandeur sinon toujours de première classe. Les problèmes rencontrés à Port-au-Prince sont ceux de toutes les grandes métropoles du monde : le poids du nombre, l’approvisionnement des marchés, l’assainissement, le drainage, les transports publics, les embouteillages, etc. Mais les commodités associées à cette fonction métropolitaine (facilité d’accès à certains services, connectivité à l’échelle planétaire) y sont plus rares, voire inexistantes. Aussi, est-ce à une métropole de type particulier que nous avons affaire, une ville caractérisée par le développement tardif mais accéléré dans un contexte de sous-développement économique et de crises politiques récurrentes.
Le propos est de saisir les grands traits de cette capitale et d’en brosser le portrait dynamique en insistant sur les lignes de force qui guident l’évolution du bâti et les tendances qui définissent une rationalité de fait derrière ce qui se fait.

Le cadre physique

La capitale est établie sur un site de plaine encadrée de montagnes qui lui donnent un air d’amphithéâtre ouvert sur la mer. Plaine du Cul-de-Sac ! Le toponyme peut paraître étrange, et aurait pu être le fruit d’une fantaisie sans conséquence si cela ne renvoyait à une des qualités qui ont décidé les Français à s’y établir. En effet, par sa localisation au fond d’un golfe, la ville bénéficiait d’un mouillage à la fois tranquille et sûr. Ce qui obligeait l’ennemi, pour l’attaquer par la mer, à s’enfoncer loin à l’intérieur d’un espace sans issue, avec le risque d’être attaqué à revers, donc de se battre sur deux fronts. Stratégiquement, la nouvelle capitale présentait l’avantage insigne de moins prêter le flanc à des attaques de pirates ou de corsaires. Après les razzias répétés, opérées par les Anglais et les Espagnols contre les établissements français dans l’île, il devenait urgent de mieux protéger les lieux du pouvoir colonial, objet de toutes les convoitises des pirates. Un deuxième motif présidait au choix du site de la nouvelle capitale : l’amphithéâtre de montagnes offre un abri naturel qui protège le site contre les cyclones la plupart du temps. Les vents dominants étant de direction Nord-Est, les cyclones venant du Sud-Est, la ville est protégée de toutes parts et ses seules inquiétudes ont trait au ruissellement sur les versants du morne l’Hôpital qui peut donner lieu à des mouvements de masse et des glissements de terrain. Le c hoix du site relève enfin d’une géopolitique régionale : pour équilibrer l’aménagement de l’espace, assurer la domination du territoire et consolider la mise en valeur de la Bande Sud [E1] de la colonie, un glissement de la capitale vers le centre du territoire, pivot de l’administration coloniale, a paru nécessaire. Pour toutes ces raisons, Port-au-Prince a bénéficié des faveurs de l’administration coloniale dans une conjoncture marquée par la promotion des paroisses du sud et la recherche de meilleurs mouillages pour asseoir l’économie et le pouvoir. En ce sens, on peut dire que le site de la capitale est bien choisi. Celui qui contrôle les échanges contrôle le territoire. C’est au nom de ce principe que la position de la capitale, au cœur du dispositif territorial, à mi-chemin entre le Cap et Les Cayes, était un choix cohérent, de bonne logique géographique.
Mais c’était sans compter avec l’actualité sismique de la zone, inconnue au moment de la fondation de la ville, mais assez vite révélée par le double tremblement de terre de 1751 (octobre et novembre). La chronique coloniale a retenu de cet épisode un souvenir angoissé. Mais l’administration coloniale en a tiré les conséquences : la loi interdit de construire autrement qu’en bois, imposa des structures légères et des rues plus larges qu’au Cap. La ville grandit à l’ombre de son port, au rythme des saisons de coupes de la canne, de récoltes du café, du commerce en tous genres qui devient le moteur du développement des faubourgs.
Cette catastrophe, suivie d’une période de repos de plus de 200 ans, se dilua dans les souvenirs et les dispositions très strictes de l’administration coloniale ne furent plus appliquées.  C’est devenu une métropole de plus de trois millions d’habitants et une conurbation dont les extrêmes définissent un périmètre de plus de 300 kilomètres carrés entre Léogâne, la Croix-des-Bouquets et Cabaret en passant par la ville-centre de Port-au-Prince. Le tissu urbain est constitué aux deux tiers de quartiers non planifiés, qui ne sont pas forcément des bidonvilles, mais dont la disposition anarchique et l’absence de services de base les confinent à une situation de relégation et de précarité extrême des conditions de vie.
Cette agglomération a prospéré comme un chancre sur les piémonts du morne l’Hôpital puis, plus tardivement, dans les gras sillons de la plaine du Cul-de-Sac. Elle a avalé peu à peu, faubourg après faubourg, tout le terrain accessible autour d’elle. Le tremblement de terre est venu accélérer la marche de cette progression en introduisant un paramètre critique qui s’est traduit par une ruée massive sur des terres longtemps vacantes, notamment dans la partie nord-est de la ville. De Canaan au village Lumane Casimir en passant par Corail, c’est une frange nouvelle qui vient ponctuer ou ourler la limite de la progression urbaine dans un contexte de désolation sociale et économique. Entre progression planifiée et formalisée par des titres, d’une part, et précipitation anarchique de l’autre, le paysage se transforme au rythme des constructions qui accueillent une population déracinée et appauvrie.
Cette croissance de la tache urbaine est à proportion de la révolution des transports. D’abord à pied, à dos d’âne et à cheval, puis à bicyclette, en voiture et désormais à moto, la cohue urbaine envahit l’espace rural et détruit le tissu agricole qui autrefois lui servait de grenier. Une cartographie de la croissance urbaine revient à faire en filigrane l’histoire des modes de transport. Chaque type de véhicule apportant son auréole au-dessus de la dernière, comme les éléments emboîtés d’une poupée russe. Depuis Bon Repos à Mariani, de Pétion-Ville à Cité Soleil, c’est une seule et même agglomération de tôles et de ciment qui se poursuit d’un seul tenant, avec ici et là des îlots de verdure qui résistent encore à la pression immobilière. Or nous savons désormais que le sous-sol de la capitale est instable. Que faire à présent ?
Une nouvelle ville est sur le point d’être construite, du moins dans le périmètre décidé par la commission chargée de la reconstruction. Mais cette ville n’aura jamais le même tracé, la même densité démographique et humaine que la ville d’avant. Mieux comprendre le fonctionnement de la ville d’avant pour mieux anticiper les dysfonctionnements de la ville à venir, tel est le propos de cette présentation.
La ville est ici considérée comme un tout organique, avec des parties élémentaires qui sont autant de lieux. Comprendre leur fonctionnement analytiquement, par un décorticage minutieux des lieux, puis les remettre en perspective par une démarche synthétique qui dévoile les rouages du système, semble une façon liminaire de comprendre la ville.

Le poids du nombre

La capitale haïtienne comptait à peu près trois millions d’habitats au moment du tremblement de terre, soit près d’un Haïtien sur trois. La seconde ville la plus peuplée, le Cap Haïtien compte à peine 300 000 habitants, soit un rapport de un à dix entre la première et la deuxième ville de la hiérarchie urbaine. On parle de macrocéphalie urbaine pour caractériser ce développement déséquilibré d’une ville par rapport à toutes les autres dans le réseau urbain national. Ce déséquilibre profond s’explique par la centralisation des dépenses publiques et la concentration en un même lieu de toutes les ressources du pays. Pour les services les plus rares comme l’éducation, la santé et certains loisirs, naturellement on se rapproche de la capitale. Celle-ci accueille la moitié des équipements hospitaliers, les deux tiers des banques et les trois quarts de l’enseignement supérieur, 80 % de l’énergie consommée dans le pays l’est dans la capitale. Un tel déséquilibre dans la répartition des richesses et des services entraîne une polarisation excessive des lignes de force de l’économie et de l’organisation de l’espace en faveur de la capitale et au détriment des autres villes de province laissées plus ou moins en léthargie par le pouvoir central. À tout prendre, un job de vendeurs de cartes téléphoniques sur les trottoirs de la capitale rapporte davantage que le travail d’un ouvrier agricole. Un cireur de chaussures (chany) gagne mieux sa vie qu’un journalier de la région rizicole de l’Artibonite.
De là, l’afflux continu de population d’origine rurale ou provinciale. À partir des années 1960, la capitale haïtienne est entrée dans une transition urbaine qui la vit se détacher du lot des capitales départementales et adopter un modèle de croissance qui s’est d’abord nourri de l’afflux des élites urbaines de province, pour se rapprocher du pouvoir ou pour disposer des agréments liés à la fonction de capitale économique du pays. Puis, à partir des années 1970 sont arrivés les plus pauvres, en nombre croissant à mesure que s’épuisait la réserve de « bourgeois » de Port-de-Paix, de Bainet, de Jérémie, de Léogâne ou de Jacmel.
La croissance de la population est due aujourd’hui à deux facteurs décisifs : l’exode rural et un taux de natalité élevé. Il a toujours existé un exode rural de proximité, séculaire et qui a toujours fait des campagnes à l’entour, de Grands Bois ou de la Coupe, le vivier naturel de recrutement de ses habitants. On considère que la capitale reçoit bon an mal an entre 75 000 et 100 000 nouveaux migrants. Selon que l’on retienne les limites de la ville ou de l’agglomération, on atteint un taux moyen de croissance urbaine de l’ordre de 5 %.
L’autre facteur de croissance soutenue est l’existence d’un un taux de croissance naturelle proche des caractéristiques des populations rurales qui forment le gros de la population. La différence entre le nombre des naissances et des décès sur une année fait apparaître des taux particulièrement élevés. L’indice synthétique de fécondité des femmes haïtiennes est de cinq enfants par femme, mais cet indice tombe à trois en ville. Certains quartiers tels Cité Soleil (devenu une commune à part entière), Carrefour et Cité l’Éternel, ont des conditions socio-économiques d’une pauvreté extrême où cependant la population croît à un rythme accéléré. Même diminuée par les progrès récents dus au planning familial, la croissance de la capitale reste une préoccupation urgente pour les pouvoirs publics
. L’aire métropolitaine concentre 55 % de la population urbaine du pays et le taux d’urbanisation totale est de 60 %.
La première conséquence de cette pression du nombre, c’est de faire déborder les limites de la ville. L’agglomération s’étend désormais sur toute la frange sud de la plaine du Cul-de-Sac et le piémont du morne l’Hôpital : de Jalousie à Martissant, en passant par le Canapé-Vert, le Haut-Turgeau et Carrefour-Feuilles, c’est une agrégation continue de quartiers non programmés qui prolifèrent comme un chancre sur ce qui reste d’espace boisé sur le versant de la montagne. Les constructions y sont de types très contrastés : des maisons de fortune faites de bâches et de planches, des demeures modestes de journaliers locataires, des maisons plus spacieuses en ciment pour classes moyennes et enfin, de plus en plus souvent, des enclos réservés avec des immeubles de deux à trois étages qui accueillent une clientèle plus sélecte de fonctionnaires internationaux ou de cadres de la fonction publique.
Cette croissance démographique s’accompagne d’une promotion administrative et d’une autonomie de gestion qui sanctionne l’évolution de la société en général. On va dans le sens d’une participation plus active de la population et de la société civile (associations, églises, syndicats, ONG, etc.) dans la gestion des affaires urbaines. Des tables de concertations intègrent de plus en plus souvent les membres des associations de quartier pour participer à des travaux d’utilité publique, à la gestion de certains services. Dans le domaine de la gestion de l’eau en particulier, l’expérience pilote des Comités de l’eau qui associent la population des quartiers les plus démunis à la gestion et à la distribution de la ressource a été une expérience riche de leçons sur la disponibilité et le sens du civisme des plus pauvres.
Cependant, même en ville, les services de base ne sont pas assurés : à peine 30 % de la population de la capitale sont raccordés au réseau d’adduction d’eau potable. Tout le reste doit recourir à des expédients plus ou moins coûteux. La collecte des résidus solides se limite aux quartiers centraux de la capitale : dans les périphéries, les déchets urbains sont brûlés sur place ou laissés sur la voie publique en tas que le vent disperse et où paissent des animaux laissés en liberté pour profiter des poubelles ouvertes de la ville.
Ainsi, certains quartiers autrefois périphériques, tels Turgeau, Lalue, Carrefour, etc., sont devenus des secteurs intégrés au fonctionnement de la ville, avec parfois une décentralisation des fonctions administratives. Delmas, Carrefour, Tabarre et Cité Soleil sont devenus des municipalités à part, le maire de Port-au-Prince doit désormais compter avec leurs voix pour la prise de certaines décisions d’aménagement qui engagent l’avenir de toute l’agglomération. Cette concertation, encore balbutiante ouvre des perspectives d’aménagement plus concertées et plus équilibrées.
De toutes les nouvelles municipalités, la commune de Tabarre connaît le rythme de croissance le plus soutenu. Compte tenu de son potentiel et des infrastructures qu’elle accueille (un aéroport, un parc industriel) et des ressources dont elle regorge (en particulier hydriques et agronomiques !) elle est appelée à devenir le nouveau pôle de croissance de la capitale. Tabarre commande l’ouverture à l’est de la commune en direction de Croix-des-Bouquets devenue en quelques années le relais avec la frontière. Les échanges croissants avec le voisin dominicain font de Tabarre le point de passage obligé des camions qui traversent la frontière en direction de la capitale, et cela a décuplé la croissance de la commune. Les défis qui se posent à la capitale peuvent y trouver une solution, par l’anticipation de la croissance mais ce pourrait être également le tombeau de toutes nos espérances si rien n’est fait pour aménager le cours de la rivière Grise qui marque la limite avec Croix-des-Bouquets et où les problèmes liés à l’exploitation du sable, d’une part, à l’occupation des berges et parfois même du lit majeur par des constructions anarchiques, d’autre part, posent un problème de fond.

La catastrophe du 12 janvier

La mémoire des derniers séismes (du xviie siècle) s’étant perdue, les Port-au-Princiens ont pris l’habitude de se prémunir exclusivement contre l’aléa cyclonique. Même modéré par le double écran de montagnes représenté par la Selle et les mornes du Trou d’Eau, le site de la capitale est assujetti aux torrents (lavalasses) et aux coulées subites de boues liées aux fortes pluies sur des versants pentus et élevés. Aussi, a-t-on pris l’habitude de construire des maisons en ciment, plutôt qu’en terre, avec des toits plats munis de gouttière (plutôt qu’un toit en paille ou en tôle à double pente) pour évacuer l’eau des pluies. La culture du risque étant exclusivement associée aux intempéries, le risque associé aux manifestations telluriques est resté sinon inconnu (Claude Prépetit et Éric Calais, deux sismologues, avaient insisté en 2008 dans un article du Nouvelliste, sur l’imminence d’une rupture majeure au niveau de la faille de Enriquillo où les tensions s’accumulent depuis plus de deux siècles) du moins secondaire dans les politiques publiques. La ville s’est étendue en l’absence de toute règle d’urbanisme pour en guider les grandes lignes, de plan pour en équilibrer les services, de règles pour en assurer la sécurité. L’essentiel du bâti relève de l’auto-construction, sans permis de construire valable, donc sans un organisme de contrôle de la conformité des lieux aux usages auxquels ils sont destinés.
Après les deux tremblements dévastateurs de l’année 1751, un arrêté municipal avait interdit de construire autrement qu’en bois dans la capitale de la colonie, comme dans le reste des îles. De là le paysage architectural typique des villes coloniales françaises : Le Cap-Français, principale cité française du Nouveau Monde tropical a donné le ton à Fort-Royal et Pointe-à-Pitre en matière de style et d’urbanité. Le bois, l’essente, la tuile et l’ardoise ont été les matériaux de base qui ont donné forme à la ville. Plus tard sont arrivés l’acier et la brique, à partir de la fin du xixe siècle, lors du développement du commerce du café et de l’essor de la fonction portuaire de la capitale. Ainsi les rues du Quai, du Magasin-de-l’État, Bonne-foi, des Césars, etc., toutes les rues du centre ont connu un passage progressif des maisons en bois et maçonnerie, au toit à double pente et décors de bois chantourné, à la maison-magasin qui combinait les fonctions de résidence et d’affaires : le magasin au rez-de-chaussée, le dépôt dans la profondeur de la parcelle, les chambres d’habitation au-dessus. L’essentiel de la vie sociale se déroulant dans les cours des demeures, sous de grands arbres fruitiers. Le boulevard Jean-Jacques-Dessalines, la Belle-Entrée de la capitale, était alors une artère prospère où les boutiques rivalisaient d’élégance et les clients de bon goût. Certaines enseignes ont peu à peu quitté les lieux pour se réfugier à Pétion-Ville devenue le nouveau centre des affaires de la capitale, mais certaines y sont restées fidèles, quitte à avoir une annexe à Pétion-Ville, ainsi les Éditions Henri Deschamps, l’Institution Saint-Louis-de-Gonzague (école privée pour clientèle riche).
Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a surpris une capitale déjà empêtrée dans des problèmes de gestion d’une métropole de plus de trois millions d’habitants. C’était la fin de la journée de travail, la plupart étaient, soit sur le chemin du retour, soit en train de quitter des lieux de travail, d’étude ou d’activités arrivées à leur terme. Aussi, la catastrophe aurait pu être pire dans ses conséquences humaines si elle s’était produite une heure plus tôt ou une heure plus tard. Les secousses ont eu pour effets immédiats l’effondrement subit d’un certain nombre d’édifices entraînant la mort de centaines de milliers de personnes et des blessures graves à plusieurs dizaines de milliers d’autres. Les dommages ont affecté indistinctement tous les quartiers, mais la gravité des conséquences est directement liée au niveau de vulnérabilité qui caractérisait le site.
Cependant, force est de constater que les quartiers les plus insalubres et les plus précaires ont moins souffert que les quartiers plus huppés du Canapé-Vert ou de Bourdon. Les bidonvilles, faits de matériaux légers et aux toits de plastic même situés dans des secteurs durement éprouvés, n’ont pas enregistré autant de dégâts que les riches demeures de plusieurs centaines de tonnes qui se sont effondrées dans les hauteurs de Turgeau ou de Carrefour-Feuilles. Une bâche en prélart qui tombe ne fera jamais autant de blessés qu’une dalle de plusieurs centaines de tonnes.
Aujourd’hui encore, la capitale commence à peine à se remettre de ses blessures. Les dix milliards de dollars promis n’ont pas été décaissés à plus de 10 % et il reste encore des réfugiés entassés sur les places publiques qui attendent d’être relogés.
On considère que 600 000 personnes ont quitté la ville aussitôt après le séisme. Mais la plupart sont revenus, attirés par les perspectives d’emploi ouvertes par la reconstruction et la relance des chantiers, ici et là, dans la ville. Un an après le séisme, 680 000 personnes vivaient encore sous des tentes ou dans des abris de fortune. Un nouveau bidonville est alors apparu à la sortie Nord de la capitale. Canaan compte 40 000 familles qui habitent pêle-mêle sous des tentes, collées les unes aux autres, en attendant de recevoir peut-être un jour, un logement définitif de la part de la mairie. Ce vaste bidonville de plus de 200 000 habitants est né de toutes pièces après le tremblement de terre avec l’afflux massif de personnes ayant tout perdu. Le terrain, propriété privée laissée vacante, a été reconnu d’utilité publique par le gouvernement, il n’en fallait pas plus pour que les habitants de la localité se considèrent comme les légitimes propriétaires d’un fonds légué par l’État lui-même.
À peine un dixième des 21 millions de tonnes de gravats a été déblayé dans le cadre de la reconstruction de la capitale, au bout d’une année. La ville avait un taux de croissance annuelle de 5 %, ce qui signifie que la population doublait tous les quinze ans. Qu’en est-il aujourd’hui ? Le subit exode qui a suivi le tremblement de terre a été rapidement suivi d’un retour des déplacés, de sorte que cette oscillation ne se verra pas dans la chronique démographique de la capitale. Port-au-Prince continuera de croître et de façon encore plus frénétique qu’avant, les réfugiés et les déplacés aspirant à un nouveau toit, il y a une pression foncière grandissante qui repousse chaque jour un peu plus loin les limites de la ville.
La ville, depuis au moins deux générations, a crû sur le mode de la prolifération sans aménagement, ce qui a donné lieu à une extension accélérée de la zone construite. La ville qui fut dévastée par le tremblement de terre du 12 janvier 2010 s’étend sur une agglomération continue du bâti qui va de Léogâne à Croix-des-Bouquets en passant par Carrefour et Pétion-Ville. Le long de la Nationale 1 en direction du Nord, et le long de la Nationale 2, en direction du Sud, et enfin le long des trois axes que sont Delmas, Bourdon et Canapé-Vert, la capitale tend à rejoindre les communes voisines autrefois éloignées d’elle et séparées par de l’espace rural. L’analyse des nouveaux itinéraires des taxis collectifs (tap-tap) laisse assez voir que Léogâne, Croix-des-Bouquets et Pétion-Ville sont devenues de lointaines banlieues de la capitale, avec tout ce que cela comporte d’avantages en services et d’inconvénients dans le fonctionnement au quotidien. C’est au cœur de ce dispositif humain de plus de trois millions d’habitants que se trouve la capitale haïtienne, objet de notre investigation.

Une progression par crans et par bonds successifs. Du Sud-Ouest au Nord-Ouest dans le sens inverse des aiguilles d’une montre

Nous assistons à une désagrégation de l’espace public qui se traduit par un délitement du tissu urbain que le séisme est venu ponctuer de façon sanglante. Mais ce n’est jamais que la conséquence d’une gestion urbaine laissée à vau-l’eau depuis des décennies. Les travaux de reconstruction plutôt que de lisser les différences socio-économiques qui caractérisent les usages de l’espace, risquent plutôt de les agrandir. En limitant son intervention à un périmètre qui représente à peine le dixième de l’espace bâti, l’autorité politique fait un aveu de laisser-aller pour tout le reste. Quitte à laisser la main aux municipalités de banlieue pour la conduite et la maîtrise d’œuvre des travaux, c’était l’occasion de planifier la capitale dans sa dimension la plus large, de façon à transformer son bassin démographique en bassin de vie, irrigué de forces vives, équipé de routes et d’infrastructures modernes, fonctionnelles.
À travers sept lieux, nous voulons faire le point sur la situation de la capitale quatre ans à peine après le tremblement de terre. Il s’agit d’évaluer les dommages subis et d’introduire les éléments d’une analyse des lignes de forces qui maintiennent encore un semblant de cohérence entre les lieux et les liens, entre l’espace et la société qui l’aménage.

Les lieux de l’échange. Croix-des-Bossales

Pour qui a connu le marché de la Croix-des-Bossales à la fin des années 1990, il y a eu une amélioration sensible de la situation, le marché ayant été refait à neuf avec l’aide de la coopération vénézuélienne. À l’origine, il s’agit de l’ancien marché où l’on vendait à l’encan les esclaves fraîchement débarqués des navires négriers. Située entre le port et les premiers entrepôts des habitations qui occupaient le fond de la plaine et le littoral, la Croix-des-Bossales est un haut lieu de sociabilité port-au-princienne, le ventre et le cœur de la capitale.
Ce qui frappe en arrivant au marché, c’est la pression de la foule et le sentiment de pléthore qui se dégage des amas de marchandises dans un grand désordre de foire. Les étals des marchandes débordent de fruits et de légumes, de tissus et de biens de première nécessité qui donnent le sentiment de se trouver en un haut lieu de la consommation nationale. Cependant, dans un pays où 80 % de la population gagne moins que les 2 $ quotidiens considérés comme le seuil de la pauvreté absolue, comment expliquer une telle impression de foisonnement du marché ? Comment fonctionne le marché et quel est son rôle au sein du dispositif territorial de la capitale ?

Un marché capital

Le marché est à l’image de la cité : il concentre en un même lieu les forces vives de l’économie et de la culture. C’est le premier centre d’entreposage et de commercialisation du pays. La situation en est idéale : loin des difficultés de circulation du centre-ville, à deux pas de la mer et à proximité de la clientèle nombreuse des bidonvilles. Entre Cité Soleil et Cité de Dieu, Croix-des-Bossales apparaît comme le pivot d’une palanche à deux paniers. Avec plus de 300 000 habitants à chaque bout, le marché a de quoi se maintenir en activité vingt-quatre heures par jour.
En effet, le marché est au centre d’une agglomération où convergent les deux principales voies qui traversent le pays en un axe unique : le boulevard Jean-Jacques-Dessalines. La proximité du port et des gares routières attestent le caractère marchand de la ville qui fut à la fois le relais, la tête de pont, le débouché et le point de départ des échanges de biens et de services avec le reste du pays et l’étranger.
Ce marché est divisé en quatre plateformes spécialisées qui drainent l’essentiel des biens qui s’échangent dans la capitale. D’un côté les produits vivriers agricoles, de l’autre la poissonnerie et la boucherie, à part sont les tissus et les fripes (pèpè), également à part sont le charbon et le bétail vivant. Le sol a été rénové et cimenté. Cela change du bourbier ancien et des odeurs de pourriture qui accompagnaient sans façon la visite au marché.

Un marché à trois temps

Le marché commence à s’installer à partir de quatre heures du matin. Les premiers camions arrivent de province et déversent leurs cargaisons de fruits et de légumes venus du nord et du sud et qui convergent à Croix-des-Bossales comme l’eau au fond d’un entonnoir. L’aube est alors chargée de la rumeur des camions, des cris nerveux des débardeurs qui s’interpellent et des bèfchenn qui transportent sur leurs épaules des sacs de plusieurs dizaines de kilos. Les marchandises sont d’abord entreposées dans des halles situées le plus souvent dans les rues avoisinantes. Ces rues prolongent à l’extérieur le marché dont les capacités de stockage sont limitées. Il faut interpréter la spécialisation de la rue du Quai, de la rue Bonne-Foi, du bord-de-mer en général, dans l’import-export, comme un effet de la proximité de Croix-des-Bossales et de son rayonnement sur le reste du centre-ville. Le boulevard Jean-Jacques-Dessalines avec ses enseignes et ses magasins spécialisés dans le commerce et les services (banques, assurances, télécommunication) appartient à ce cœur de l’activité brutalement dévastée par le séisme du 12 janvier. Les anciens magasins, en brique et portes en fer, dominaient de leurs perrons relevés une chaussée sujette à des inondations fréquentes en cas de pluie. Ce secteur est aujourd’hui le plus durement touché par les effets du séisme. Autrefois, dès quatre heures du matin, l’activité battait son plein de la rue des Remparts à la rue Bonne-Foi, de la rue Courbe à la rue du Centre pour achalander les étals des magasins du Centre-Ville[E2] .
C’est autour de midi que le marché atteint son maximum d’activité avec les achats liés à la préparation du repas de la mi-journée. En dépit de la chaleur, de la poussière et de la précarité des installations, l’atmosphère y est hospitalière et détendue. Les produits, entreposés parfois à même le sol, font l’objet d’un marchandage serré entre pratiques qui donnent lieu parfois à une réduction de plus de la moitié du prix initial proposé au client.
À partir de 18 heures, le marché change de physionomie et de fréquentation. Les vendeurs les plus pressés de regagner leurs pénates commencent à plier bagages, à mettre sous cadenas leurs entrepôts. On s’avise alors que certains passent la nuit sur les lieux et que les tables de ciment qui servent à exposer la marchandise le jour servent la nuit à d’autres usages, que les petits vendeurs à la sauvette laissent parfois la place à de gros trafiquants de drogue qui règnent en maîtres sur cet « antimonde ». Au plus profond de la nuit, il se passe des choses difficiles à raconter, ardues à documenter sans se mettre soi-même en danger, mais il est bien connu qu’une grande partie des trafics et des activités illicites s’y déroulent également. Cette zone de non-droit a longtemps échappé au contrôle des autorités, livrée aux gangs et, de ce fait, soumise à un régime de police de guerre. Les militaires brésiliens qui en ont assumé la charge dans le cadre de la Minustha y déploient des armes et des équipements dignes d’un champ de bataille.

Un marché à trois régimes

Le marché de Croix-des-Bossales est d’abord un marché de gros. La proximité du port et des grandes gares routières offre un potentiel de développement des activités de manutention et d’entreposage sur un mode plus formel qu’aujourd’hui. Les nouveaux magasins construits avec l’aide de la coopération vénézuélienne permettent de garder les marchandises dans des conditions plus hygiéniques, plus humainement acceptables. Le marché a traversé le séisme sans grand dommage. La viande, les légumes frais, les produits vivriers et les articles de quincaillerie sont entreposés parfois à ciel ouvert dans l’attente du client qui afflue des quatre coins du pays.
C’est également un marché de demi-gros : pour les provisions alimentaires et les produits de première nécessité mais aussi pour certains biens d’équipement, la Croix-des-Bossales est le lieu d’approvisionnement des marchés secondaires qui ont fleuri dans les banlieues et qui envahissent les chaussées de la route de Frères, de la route de Delmas jusqu’à Pétion-ville et Carrefour. Les boutiques sont alors entre les mains d’entrepreneurs qui approvisionnent à leur tour de petits épiciers du centre-ville.
C’est enfin un marché de détail. La foule qui s’y presse est composée pour moitié de vendeurs ambulants qui proposent à la clientèle de passage divers produits. Ce marché de détail ambulant est également destiné aux classes moyennes qui s’y approvisionnent quotidiennement. La Croix-des-Bossales est le paradis du secteur informel qui y trouve un terrain pour prospérer : vendeurs de loterie populaire (borlette), vendeurs de médicaments, porteurs d’eau et prestataires ambulants de services cosmétiques y font de bonnes affaires. Les quatre plateformes sont d’intérêt économique inégal : les biens et provisions alimentaires sont majoritaires. Deux ports servent à achalander ce grand marché : celui de Cité Soleil, dédié au cabotage, celui du warf international pour les biens importés. Mais Croix-des-Bossales est également devenue un lieu de redistribution des produits dominicains : viande, œufs, charcuterie, alcool, etc.
            On peut dire que Croix-des-Bossales a traversé sans encombre le tremblement de terre, mais que ce marché est désormais insuffisant pour répondre aux normes d’une capitale du xxie siècle, et à la demande d’une conurbation de plus de trois millions d’habitants. La chaîne du froid n’existe pas autrement que sous la forme des vendeurs de glace industrielle : la viande et le poisson sentent et c’est mauvais signe sur l’état de l’hygiène du marché. Les toilettes publiques sont dans un état déplorable, l’espace réservé à la restauration est une clairière où les clients prennent debout au soleil ou accroupis à l’ombre d’une tonnelle, à la hâte d’une cantine populaire (chenjambe) un plat à cinquante gourdes. L’espace alloué est trop exigu, les infrastructures et les services liés à la fonction commerciale n’y sont pas à la hauteur des attentes et finalement l’impression de pléthore que l’on a en entrant dans le marché est une illusion liée à sa relative petite taille. Il y a donc un effet d’entonnoir, un sentiment de congestion du trafic et du passage à tous les stades du marché.

Les lieux du pouvoir. Le Champ-de-Mars

Le Champ-de-Mars est de tous les quartiers le plus important de la capitale. C’est à la fois le centre et le cœur de l’agglomération. Et pourtant, force est de constater aujourd’hui qu’il n’est plus ce qu’il était. La plupart des immeubles se sont effondrés, les fonctions anciennes de lieu du pouvoir ont été remplacées par d’autres activités plus triviales qui dénotent un certain déclin du pouvoir lui-même : des vendeurs ambulants, des laveurs de carreaux, des marchands de pistaches harcèlent le passant jusque devant les grilles du palais. Quelle différence avec les années 1980 où il était même interdit d’emprunter la rue qui longe le troittoir !
La question se pose de savoir si la transformation de cette place publique en espace de refuge pour personnes déplacées est à l’image de l’effondrement de l’État : un accident de parcours ou une tare indélébile ? Nous voulons y voir plutôt le lieu des transformations profondes qui sont à l’œuvre au sein de la société et que la crise du 12 janvier 2010 est venue révéler au grand jour. De la façon dont seront traités les réfugiés du Champ-de-Mars dépendra l’avenir de tout nouveau pouvoir en Haïti. De la façon dont sera restituée la place du Champ-de-Mars à ses usages d’avant le séisme dépendra l’avenir de l’État. Pour comprendre les lignes de force de l’évolution du pouvoir, le Champ-de-Mars est un poste d’observation idéal.

Le Champs de Mars est le cœur symbolique de la capitale

C’est avant tout le lieu où se mettent en scène la ville et le pouvoir. On y trouvait des immeubles remarquables distribués de part et d’autre de rues spacieuses et plantées d’arbres centenaires : le Palais national, résidence du président de la République, le palais de Justice, le palais des Ministères, les casernes Dessalines, le Panthéon national et enfin la Direction générale des impôts (DGI). Tous les symboles de l’État sont là. Et c’est précisément tout cela qui s’est effondré le 12 janvier 2010, laissant le sentiment d’un État encore plus fragile que la métaphore ne le laissait imaginer. Le palais des Ministères datait du xixe siècle, les casernes Dessalines, le palais de Justice et le Palais national du début du xxe, la DGI des années 1960. Ces immeubles avaient l’avantage de réunir autour d’une même place les différents organes du pouvoir. Il y avait enfin le quartier général des forces armées d’Haïti. Le pouvoir militaire, le pouvoir civil et l’administration trouvaient là leurs repères et leurs références spatiales et c’était le lieu des grands rassemblements publics et des manifestations populaires. Jusque dans les années 1980, il y avait une tribune en fer d’où le Président et son entourage assistaient aux défilés militaires et recevaient les hommages de la foule. Dans la mise en scène du pouvoir, le Champ-de-Mars était à la fois la scène, les coulisses et l’orchestre. Le lieu de la représentation la plus sacrée de l’idée de nation.

Le Champ-de-Mars est le lieu de l’hommage aux héros de l’Indépendance

On y trouve les statues de Toussaint Louverture, de Dessalines, de Christophe et de Pétion. De pied en cap ou représentés sur leurs montures, ces chefs de guerre apparaissent dans leur majesté et observent la population de loin et de haut. Il est à signaler qu’aucune de ces statues n’a bougé de son socle et que de tous les symboles de la nation, ceux-là ont résisté au séisme et continuent de rappeler aux générations le sacrifice de ceux qui ont décidé de vivre libres ou de mourir. On y trouve enfin le lieu de la mise en scène d’un certain populisme autoritaire : celui de Duvalier à travers la statue du Marron Inconnu, œuvre de l’architecte et sculpteur Albert Mangonès et qui est devenue avec la figure héroïque du Marron, le symbole de l’Indépendance. Cette statuaire héroïque a de quoi entretenir la flamme du patriotisme et la mémoire des durs sacrifices consentis par des générations d’esclaves marrons avant l’accession à la liberté. Dans les années 1990, puis à la veille de 2004, le président Aristide marqua également son époque en faisant ériger un monument pour célébrer le bicentenaire de l’Indépendance.

Le Champ-de-Mars est aussi un jardin public

Avant d’être envahi par une foule de réfugiés, le Champ-de-Mars était le plus grand parc urbain, l’espace vert le plus fréquenté de la ville. Lieu de promenade et de rendez-vous le plus ouvert et le plus frais de la ville, c’est au Champ-de-Mars qu’ont commencé bien des idylles. Tout autour se trouvaient des lieux de culture et de création qui ont disparu avec les années mais dont le souvenir est resté vivace. Sous les grands acajous, les amoureux aimaient à se retrouver pour profiter de la fraîcheur des pelouses et de l’intimité d’une rencontre à l’écart des yeux connus. Le soir, les écoliers et les étudiants des quartiers voisins s’y retrouvaient pour étudier à la lueur des lampes publiques. Il y avait des concerts tous les dimanches sous le kiosque et les musiciens du Palais national y venaient répéter en présence d’un public d’amateurs et de badauds ravis. C’est au Champ-de-Mars que convergeait le défilé du carnaval et que circulaient les bandes montées sur des chars au milieu des stands dressés de part et d’autre des principales rues du parcours. Entre la rue Capois et la rue Monseigneur-Guilloux se trouvaient les salles de cinéma les plus célèbres de la ville : le Rex Théâtre, le Triomphe et le Paramount. Le Capitole n’était pas très loin à pied.

Un espace de refuge pour personnes déplacées

Plus de 30 000 personnes ont vécu durant plus de deux ans dans des abris de fortune sur l’esplanade du Champ-de-Mars et partout où il y avait de l’espace entre les décombres des différents palais effondrés. Ces personnes étaient issues des quartiers voisins et surtout des bidonvilles de la capitale où les dégâts, même limités ,ont mis les habitants dans un tel désarroi que certains ont préféré abandonner leurs maisons faites de bric et de broc pour s’installer sous les tentes offertes par les institutions internationales chargées d’acheminer l’aide aux victimes du séisme. Des activités récréatives furent organisées pour entretenir une certaine atmosphère civique et joyeuse, mais l’essentiel reste que les gens ne pouvaient pas séjourner plus de deux saisons de pluies. Des latrines furent installées juste en face du Palais national pour répondre aux besoins d’une population nombreuse et habituée à des standards de vie très bas. De là, la dégradation visible des conditions sanitaires aux abords du Palais, qui ressembla de plus en plus à un terrain abandonné par le pouvoir central aux plus démunis.

Un espace de conquête pour le pays en dehors

Il fut un temps, au XIXe siècle, où, pour résider en ville, il fallait justifier d’un emploi formel et d’un domicile fixe. Ceux qui ne pouvaient répondre à ces conditions étaient automatiquement rapatriés dans leurs campagnes pour y exercer le métier de cultivateur. Au nom de l’intérêt supérieur de l’État, les citoyens, anciens esclaves des plantations, étaient priés de rester attachés à leurs anciens domaines pour soutenir la production nationale et la balance commerciale. La chasse aux paysans était un exercice courant de la maréchaussée urbaine. De là, l’expression de pays « en dehors », par élision du lieu de référence, c’est « en dehors de la ville » que devait habiter et prospérer le paysan, de sorte que rien n’a jamais été fait pour assurer un meilleur ancrage en ville des migrants venus s’y installer. C’est toujours à la périphérie, dans des quartiers insalubres que se sont installés les nouveaux citadins, donnant lieu à la création des bidonvilles qui forment un corset de tôles et de cartons tout autour de la capitale. Le Champ-de-Mars restait une manière de Cité interdite où le peuple ne pouvait se rendre que sur commande, pour applaudir les discours des dictateurs ou assister aux défilés militaires. Les temps ont changé et le Champ-de-Mars est devenu un immense camp de réfugiés le temps de trouver une issue honorable au problème de la reconstruction. Le pays en dehors fut pour un temps installé au cœur symbolique du pouvoir et c’est cette catégorie de réfugiés qui fut relogée en premier.

Un terrain d’exercice pour les ONG

Paradoxalement, c’est sur le Champ-de-Mars que les ONG, symboles de la déconfiture de l’État, furent les plus actives. Elles organisèrent la distribution de l’eau, le remplacement des latrines mobiles et la distribution des soins de santé. Des spectacles furent organisés pour les enfants et des concerts pour les jeunes. Les distributions de nourriture et de médicaments vinrent couronner une intervention providentielle pour une population habituée à moins de considération de la part des autorités nationales. Cette primauté des ONG dans le soutien aux réfugiés est à l’image de la dilution des responsabilités au plus haut niveau de l’État. De sorte que certains habitants des bidonvilles n’ont pas hésité à déménager de leurs maisons restées intactes pour s’installer dans les camps du Champ-de-Mars ou d’ailleurs de façon à bénéficier de cette bienfaisance subite.

Les lieux de brassage. Turgeau-Babiole

Dès le début du xxe siècle, Port-au-Prince a commencé à franchir la limite des portails Saint-Joseph et Léogâne qui en marquaient les limites Nord et Sud. Le Poste Marchand en marquait les confins à l’Est. Avant le développement accéléré du faubourg de Carrefour, devenu une municipalité à part entière, et avant l’extension vers la plaine du Cul-de-Sac, c’est essentiellement vers l’Est qu’a crû la capitale, le long de trois axes devenus des boulevards de la ville : Lalue, Bois Verna et Turgeau. Il s’agissait alors de quartiers tranquilles et résidentiels. Aujourd’hui, les rues y sont animées par une activité permanente et bruyante, les trottoirs accueillent des commerces informels qui rappellent le centre-ville d’il y a une vingtaine d’années.

Un faubourg de classe moyenne

Le quartier de Turgeau se trouve dans la partie est de la capitale, dans le prolongement de l’avenue Jean-Paul II. Ce quartier était autrefois considéré comme la limite extrême de la ville, là où s’arrêtaient les taxis et les lignes de transport en commun de la capitale. Au-delà de Bois Patate commençait une réalité plus rurale qu’urbaine. De sorte que les habitants du quartier se croyaient volontiers les derniers paysans et bénéficiaient de jardins spacieux autour des demeures confortables. L’église du Sacré-Cœur marquait le cœur de ce quartier à l’identité bien à part. On peut affirmer que c’était le quartier par excellence de la classe moyenne. Par sa situation topographique et géographique à mi-chemin entre la capitale (habitants d’extraction populaire) et Pétion-Ville (fief traditionnel de la bourgeoisie huppée), Turgeau offrait l’image d’un quartier agréable aux rues propres et tranquilles. Les maisons, construites pour l’essentiel à la fin du XIXe et au début du xxe siècle dénotent une originalité de style et une unité de ton qui font tout le charme de ce quartier. Les maisons de style gingerbread (maisons en bois, décorées de corniches chantournées) y tiennent encore une place à part et sont devenues le symbole du patrimoine architectural spécifique de la ville.

Un quartier résidentiel

Le quartier se distingue du reste de la ville par sa fonction résidentielle pour les anciennes classes aisées de la capitale peu à peu remplacées par la classe moyenne des années 1960. Avant de se déplacer vers les hauteurs et de prendre ses quartiers à Pétion-Ville, les riches commerçants du bord-de-mer, avaient pris l’habitude de construire leurs maisons entre le Bois Verna, Turgeau, Lalue et Bourdon. Les maisons y sont de taille sensiblement plus grande que la moyenne des demeures du centre-ville, la plupart disposent de jardins et de cours inspirées parfois des hôtels particuliers de la vieille France. Conformément aux habitudes résidentielles de cette époque, les maisons étaient disposées au fond d’impasses et de ruelles disposées en épis de part et d’autre de l’un ou l’autre de ces trois axes. On peut voir apparaître des styles architecturaux assignés à des périodes distinctes de la vie économique et sociale. Depuis les maisons bourgeoises du xixe siècle, avec leurs gloriettes et leurs fontaines, jusqu’aux demeures cossues des barons du régime des Duvalier, en passant par les constructions plus modestes des cadres de la fonction publique, on distingue toute une gamme de construction qui sont le reflet des mobilités sociales et spatiales qui sont encore à l’œuvre dans la capitale. Cette expansion en forme d’enclos réservés à une clientèle très riche témoignent d’une grande atomisation des structures urbaines.
A contrario, et à titre de comparaison, le quartier Juvénat forme ainsi une tentative de planification de quartier sur un modèle qui rappelle les gated communities des USA : barrière de sécurité, contrôle et filtrage des entrées, infrastructure de qualité et maisons individuelles cossues abritées derrière de hautes murailles protégées de fil de fer barbelé et de piques aiguës. Juste en face, de l’autre côté de la route se trouve l’un des bidonvilles les plus précaires de l’agglomération.
D’un quartier à l’autre, d’une maison à l’autre, on passe du Moyen Âge à la Sillicon Valley, tant les écarts spatio-temporels sont grands entre la demeure du riche commerçant et la cahute de la bonne qui habite à côté.

Un quartier en plein bouleversement

Depuis les années 1990, les limites de l’espace bâti ont dépassé Turgeau et intégré le faubourg du Canapé-Vert au reste du tissu urbain. Le secteur du Haut-Turgeau et de Babiole a été totalement agrégé aux quartiers voisins de Desprez et de Moreau. L’espace bâti est à présent continu de Pétion-Ville au Canapé-Vert. De nouveaux quartiers sont apparus dans les interstices des propriétés cossues du passé qui se sont morcelées peu à peu, laissant la place à une marqueterie de maisons individuelles de taille de plus en plus réduite. Certains secteurs sont aussi précaires que Cité Soleil tandis que d’autres affichent des standards du premier monde. Une enquête spatiale laisse apparaître une mixité très avancée des origines sociales et géographiques des habitants. Certains sont des paysans installés de fraîche date en ville, d’autres sont des habitants venus d’autres quartiers à la faveur du tremblement de terre. De toutes les façons, les mouvements de réfugiés liés au séisme ont eu pour conséquence un grand brassage à vif du tissu social et une lente redistribution des lignes de force. Mais proximité spatiale ne veut pas dire intégration sociale : chacun reste sur son quant-à-soi. Les maisons sont entourées de murs hérissés de barbelés et les fenêtres sont munies de barreaux propres à décourager les plus téméraires des marauds.

Les lieux du sacré

Parmi les images qui ont défilé sur les écrans de la planète peu de temps après le tremblement de terre, celles de la cathédrale, décapitée de ses deux tours jumelles était sans doute la plus poignante. Car la cathédrale était l’édifice le plus élevé de la ville, le géosymbole par quoi on savait tout de suite que l’on était arrivé. Par la terre, depuis la Nationale 1 ou la route du Sud, par la mer ou par les airs, on voyait d’abord les deux tours immaculées et la nef centrale dominant de sa clarté, d’un côté la masse informe des quartiers du Bel Air, de l’autre la suée humaine qui s’écoule de la rue des Fronts Forts à la Croix-des-Bossales, de l’autre. Il ne pouvait y avoir de symbole plus cuisant de l’effondrement de la ville, puisque même la maison de Dieu n’a pas été épargnée dans le désastre. Pis encore : les membres d’une chorale célèbre qui répétait l’Ave Maria de Schubert périrent tous, ensevelis sous les décombres tombés des voûtes célestes.
Le propos, c’est de montrer que s’agissant du sacré en Haïti, nous avons trop souvent affaire à des lieux… communs. La recherche menée sur le terrain conduit à observer une réalité plus complexe que le traditionnel paysage religieux caractérisé par le syncrétisme vodou-christianisme souvent présenté comme le socle de la religiosité haïtienne. À Port-au-Prince, la culture urbaine, d’une part, la dimension métropolitaine et son effet de masse inéluctable, d’autre part, ont changé la donne en matière de pratiques religieuses et de forme d’expression de la foi. Le paysage religieux métropolitain a subi de plein fouet les effets du tremblement de terre, beaucoup d’églises, d’édifices religieux n’ont pas résisté au séisme. Dans la catastrophe est mort, parmi d’autres cadres et fidèles de l’Église, l’archevêque de la capitale.

Les trois piliers de la foi

Il est de coutume de considérer le paysage religieux haïtien sur la base d’un antagonisme entre le christianisme et le vodou. Le premier, hérité des colons européens et inculqué aux anciens esclaves par un clergé aux ordres du maître. Le second, transmis à travers des générations d’esclaves, comme la somme des croyances ancestrales africaines dont le fond, si l’on peut appeler cela ainsi, consiste en un ensemble de pratiques propitiatoires à une certaine harmonie dans le monde d’ici-bas et entre celui-ci et celui de l’au-delà. Certes, le vodou continue d’être présenté comme une religion satanique par les tenants du christianisme le plus étroit, mais à Port-au-Prince du moins, les rapports entre les diverses croyances se sont apaisés et la question religieuse ne se pose plus en termes de conflit, même métaphysique, entre les fois, mais plutôt en termes de connivence entre les institutions qui défendent, chacune à part soi, ses intérêts bien compris, mais qui se sont entendues pour défendre ensemble une certaine idée de l’homme moderne.

Une capitale chrétienne

Quelle que soit la forme de la pratique, la toile de fond du paysage religieux métropolitain est chrétienne. Depuis l’époque coloniale, les différents quartiers de la capitale sont divisés en paroisses organisées autour d’églises devenues des éléments de l’identité locale. Saint-Joseph, Sainte-Anne, Saint-Antoine, Sainte-Claire, sont éponymes de quartiers dont la sociabilité et les usages se distinguent parmi la foule de la capitale. Du moins se distinguaient, à une époque où la ville était encore une grosse bourgade peuplée d’à peine 100 000 habitants, à la fin des années 1950.
À compter de cette date, une rupture semble s’être opérée qui a conduit à un engorgement indifférencié des différents secteurs de la ville. Cependant, les identités restent attachées aux différentes églises qui se partagent les paroissiens : l’église Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours est au Bel Air, ce qu’est Saint-Charles à Carrefour, Saint-Yves à Delmas, Sainte-Philomène à Tabarre. Ce sont à la fois des lieux de culte et de référence qui prodiguent une cohérence à des quartiers qui n’en ont pas sur le plan du tracé et des services. Chaque quartier avait son groupe musical attitré, son équipe de football, ses célébrités et ses héros. Mais c’est souvent autour d’une église que se cristallisait cette identité de quartier.
On ne comprendra jamais assez le rôle du clergé catholique dans la formation des élites culturelles et sociales du pays si on ne voit pas en même temps que chaque église abritait une école. À l’ombre de Saint-Joseph, l’école des sœurs de Cluny, à l’ombre de la cathédrale, l’école Jean-Marie-Guilloux, longtemps le meilleur établissement du pays, non loin de là se trouvait le collège du petit Séminaire Saint-Martial, haut lieu d’un enseignement humaniste et rigoureux pendant des générations. L’institution Saint-Louis-de-Gonzague, le fleuron des lycées d’élite s’est totalement effondré, seule demeure la chapelle, construite en fer à la fin du xixe siècle. Les lieux du sacré et les lieux du savoir, en l’occurrence, se confondent.
La plupart des grands édifices religieux de la capitale datent de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle. L’ancienne cathédrale, vestige du xviiie siècle, qui jouxtait la nouvelle cathédrale, a été incendiée en 1991 par des mains criminelles, et toutes les églises de la fin du xixe siècle, construites en briques le plus souvent, à l’image des maisons de commerce du vieux bord-de-mer (leurs contemporaines d’ailleurs) se sont effondrées. Seules demeurent à peu près intactes les églises Saint-Louis-de-Gonzague, Saint-Antoine-de-Padoue et Sainte-Claire, mais cette dernière est de construction récente et moderne quoique sans charme. Les autres avaient ce charme désuet des chapelles des cités coloniales, avec leur clocheton central unique surmontant une tourelle à jalousies au-dessus d’une nef à travée unique. Deux appentis ajoutaient parfois un air de contrefort à ces édifices, d’élévation modeste mais reconnaissables à leur facture sinon identique du moins inspirée du même modèle atlantique outre-mer français. Haïti, quoique n’étant plus une colonie française, était, en vertu du concordat signé avec le Vatican qui stipulait que le personnel du clergé était francophone, donc français et plus précisément breton, soumis au même régime que les autres chapitres caribéens. C’est le même modèle d’églises paroissiales que l’on trouve encore aujourd’hui à Fort-de-France, à Pointe-à-Pitre ou à Québec. Les liens, à travers les lieux et l’architectonique qu’ils commandent, permettent de mieux comprendre le passé. Les édifices racontent une histoire qui, avec leur effondrement, risque d’être définitivement perdue.

Une majorité protestante ?

Cette trame catholique, la plus visible et la plus sonore (par le biais des cloches qui s’entendent à plusieurs kilomètres à la ronde), est complétée par un semis de temples et de lieux de prières protestants qui animent les moindres recoins de la ville. En fait, il y a bien plus de temples protestants que d’églises catholiques dans la capitale. Cette pléthore est la conséquence de la facilité avec laquelle on obtient le grade de pasteur ou de prédicateur dans la tradition protestante haïtienne. C’est aussi un effet de la sollicitude, pour ne pas dire du prosélytisme des églises protestantes américaines, qui ont beaucoup d’antennes sur place. Dans certains quartiers populaires, on ne compte pas moins de quatre églises par pâté de maisons, avec une capacité d’accueil de quelques dizaines de fidèles, mais une quasi-permanence du service. Les croyants de la foi protestante ont une pratique à la fois plus fréquente et plus ostensible que les catholiques. Les prières sont généralement relayées par un mégaphone dont les accents s’ajoutent parfois aux chants d’une église concurrente et voisine. À la différence des catholiques, qui se rendent en principe une fois par semaine à la messe, le calendrier du culte protestant est plus chargé : les services religieux sont le plus souvent quotidiens, à Port-au-Prince, la circulation piétonne intense à partir de quatre heures du matin s’explique en grande partie par le fait que certains pratiquants se rendent d’abord au temple avant d’aller au travail. C’est au son des prédicateurs qui hurlent littéralement dans le micro que l’on se réveille souvent dans les faubourgs de la capitale. Les protestations des voisins, dérangés par cette irruption sonore abrupte au moment du dernier sommeil, n’y changent rien : les protestants occupent un volume sonore qui, s’il était est égal en proportion à leur part dans la population, autoriserait à penser que la majorité de la population de la capitale est protestante.
Le service du samedi, pour les adventistes, celui du dimanche pour les pentecôtistes, sont sacrés et y manquer revient à commettre un péché. On prétend que désormais le nombre de protestants, globalement, a dépassé celui des catholiques. En l’absence de statistiques fiables, il est difficile de trancher, mais il est de plus en plus difficile de se procurer des cigarettes auprès des marchands ambulants du secteur informel : ils sont souvent protestants et ne fument ni ne boivent, donc ne vendent pas non plus ces objets de la tentation de Satan.
Comme souvent en Haïti, c’est sur le terrain de l’école que la concurrence est la plus vive entre les églises et les croyances. Chaque temple protestant est également adossé à une école, chaque pasteur officie également en qualité de professeur, le plus souvent. Preuve de l’engagement éducatif réel des églises en faveur de l’instruction, mais preuve également de leur rôle dans la reproduction et le maintien du lien social qui donne vie aux différents quartiers.
Dans la catastrophe, les lieux de culte protestant ont été, par leur taille plus réduite le plus souvent, relativement moins meurtriers que les églises catholiques. À quelques exceptions près, comme l’église Baptiste-des-Cités, ou l’église des adventistes de Diquini, les grands édifices protestants sont récents et ont résisté au choc du 12 janvier 2010. Les plus endommagés ont reçu de leurs partenaires haïtiens et surtout américains des fonds qui leur ont permis de colmater les brèches, lisser les fissures et combler les fractures  les plus visibles des façades. Mais dans le fond, quelle est la profondeur de la foi ? Nul ne saurait le dire, tant la limite est parfois difficile à établir entre les fidèles et les assistés. Certains vont d’une église à l’autre, mélangent les croyances du catholique à celles du pentecôtiste, etc., et cela donne un mélange assez pragmatique où la tolérance est globalement dominante dans les rapports. En tout cas, les temples protestants ont été globalement plus prompts à se reconstruire que les églises catholiques, celles-ci étant le plus souvent plus vastes, donc plus coûteuses à rebâtir.

Le vodou à l’épreuve de la ville

C’est également un lieu commun de prétendre que les Haïtiens sont majoritairement des vodouisants. En admettant que le vodou touche au-delà du cercle restreint des pratiquants une frange importante de la culture par le biais des croyances et des craintes qu’il véhicule, de la fascination qu’il exerce sur les autres cultes, force est de constater qu’au quotidien, le rôle du vodou est moins visible dans le paysage de la capitale. On chercherait en vain, dans la capitale de la première République noire, censée être libérée des ténèbres de l’esclavage par les génies du vodou, un temple dédié à Legba (dieu des portes et des carrefours), un temple vodou (hounfor) métropolitain où se concentrerait le pouvoir supposé puissant des prêtres (houngan) et des prêtresses (manbo) de la ville. Pourquoi en est-il ainsi ? Pour répondre à cette question, il faut comprendre que le régime de visibilité d’une pratique est conforme à la forme d’action qui est la sienne. Le vodou est davantage une pratique et une éthique qu’une foi unique, il n’a pas donné lieu, en Haïti du moins, à une institutionnalisation formelle qui aurait permis de mieux comprendre son fonctionnement et son évolution. Mais à part de satisfaire la curiosité des chercheurs, pareille structure n’est pas indispensable pour le fonctionnement et l’enracinement d’une tradition. L’histoire du vodou est à la fois celle de sa lente et progressive sortie de la clandestinité où le tenait la répression officielle, mais c’est aussi celle de l’évolution de ses pratiques, de ses croyances, des modes de transmission du ason, cet objet symbole des pouvoirs du prêtre vodou, etc. Cette histoire est donc à double versant, et ce que révèle l’enquête en cours, c’est la banalisation du vodou dans les pratiques urbaines et sa dilution dans un ensemble de pratiques sociales qui  lui donnent un statut égal aux autres religions dans les pratiques formelles, mais le maintiennent caché, occulte, sur le plan des connaissances et des savoirs.
La présence du vodou en ville ne se manifeste pas par une visibilité patente dans le paysage : les lieux de culte sont toujours occultes, imperceptibles au non initié et le calendrier des pratiques est beaucoup moins exigeant que les cultes chrétiens. À part les temps forts que représentent la fête des gede (début novembre), les cérémonies autour de la Pâque, il n’y a pas cette cadence du jour et de la nuit dont font montre les cloches des églises et les chants des temples méthodistes. Pourquoi une prégnance sociospatiale aussi légère du vodou ? La cause sans doute à cette clandestinité native du culte, à son besoin de la confidence pour prospérer.

Les lieux de passage

La croissance de la capitale est à la mesure de l’extension des principaux boulevards et des avenues qui en prolongent les rues vers les faubourgs. Malgré une absence totale de plan, la croissance de la ville ne s’est pas faite sans ordre ni rationalité. À l’analyse il s’avère qu’il existe une logique entre le déclin de l’agriculture et la croissance spatiale de la capitale. À chaque stade de la croissance urbaine correspond la progression d’un nouvel axe de circulation. Dans un premier temps, vers les années 1940-1950, c’est d’abord vers le Sud que croît la ville, en direction des collines de Carrefour-Feuilles de Diquini et de Fontamara. La plaine du Cul-de-sac était alors un grenier actif soumis aux seules cultures : la canne pour la rente, les vivres pour la consommation locale. Les premiers labours commençaient aux limites du Portail Saint-Joseph et les eaux qui descendaient du morne l’Hôpital irriguaient des champs très fertiles à la culture soignée. Le sud attirait pour ses plages et ses lieux de plaisirs, ses hôtels et ses bars à touristes, à un moment où la capitale connaissait un boom touristique qui allait asseoir durablement le mythe du peuple misérable, nonchalant, mais heureux. Le Royal Haitian Club, le Lambi, sont restés des éléments d’une certaine Côte-Plage qui a disparu du paysage, mais pas de la mémoire des vieux habitants qui parlent encore avec nostalgie du temps du Jazz des Jeunes, de Issah El Saieh et de Guy Durosier, qui animaient les soirées et les bals de ce temps-là. Les travaux de réhabilitation et de rénovation du front de mer en vue des cérémonies du bicentenaire de la fondation de la capitale ont permis de créer des emplois dans le secteur du bâtiment et des travaux publics. Le tout nouveau boulevard Harry-Truman (1949) se prolongeait par la Nationale 2 et s’enfonçait dans les faubourgs encore agrestes de Carrefour, coincé entre la montagne et la mer, entre les filets des pêcheurs et les champs cultivés.
En même temps qu’elle se développe vers le Sud-Ouest, le long de la Nationale 2, où trouvent à se loger les ouvriers du bâtiment accourus pour participer aux chantiers de la capitale, la ville continue de croître sur un mode plus bourgeois vers le Sud-Est, à Lalue, Pacot, Turgeau, qui étaient déjà des lieux de villégiature de la classe aisée de la capitale. Avec le développement de l’urbanisation, ces banlieues résidentielles voient leur population se densifier au tournant des années 1960. Les services, jadis réunis dans le vieux centre, s’y installent avec une spécialisation dans les services médicaux, l’administration et l’éducation. Les avenues Lamartinière, John-Brown et Jean-Paul II et, plus tardivement, la route de Delmas, sont les vecteurs dans la partie est de l’agglomération d’une urbanisation diffuse qui a envahi les terres agricoles, sans plan ni préparation. Les anciennes collines broussailleuses ont été conquises peu à peu par une population dense et dynamique. Les taux de croissance annuelle y dépassent les 5 % et ces espaces sont à l’image des trois-quarts de l’agglomération. La commune de Delmas, née du désir d’autonomie de la population de ce faubourg populaire de la capitale, est le résultat de cette ouverture à l’Est de la capitale, sur des terres peu fertiles accessibles à partir du centre et bon marché. À la fin des années 1960, Delmas n’était encore qu’un chapelet de villas isolées le long de l’« autoroute de Delmas » sur le chemin de Pétion-Ville. L’espace bâti ne dépassait pas le boulevard Martin-Luther-King et le carrefour avec Hailé-Sélassié (devenu ci-après Toussaint-Louverture). À ce seuil se trouvaient les cinémas drive-in et les usines de la zone industrielle dans les environs de l’aérodrome.
Une décennie plus tard, à la fin des années 1970, qui correspondent également au début du déclin de la canne à sucre dans la plaine du Cul-de-Sac, c’est au tour de la Nationale nord de devenir le vecteur d’une urbanisation confuse et massive, qui a peu à peu transformé les labours de Bon Repos, de Lamorinière et de Gourreau de Bellevue (toponymes anciens correspondant à d’anciennes plantations sucrières) en terrains à bâtir. Entre 1980 et 2010, la croissance de la population de la capitale, nourrie par un taux de croissance annuel moyen de 5 %, s’est faite au détriment des espaces agricoles de la plaine. L’intensification des échanges avec la République dominicaine voisine a eu pour effet la densification du trafic vers Malpasse et la frontière. Les communes autrefois endormies de Ganthier et de Croix-des-Bouquets subissent de plein fouet cette double sollicitation de la ville et de la frontière. Depuis elles sont sorties de leur léthargie et elles participent pleinement de la progression à l’Est des limites de l’urbanisation. La Croix-des-Bouquets est devenue une banlieue de la capitale, et la commune nouvelle de Tabarre illustre cette volonté de gouvernance locale générée par la démocratisation de la vie publique. Mais Tabarre est à l’image des autres communes de sa génération : trop vite grandie, assujettie à une voie unique hors de laquelle il n’y a pas d’interconnexion entre les différents quartiers. La commune est congestionnée en permanence dans la journée, il n’y a pas de vie nocturne et aucun des services de base (adduction d’eau, électricité, assainissement, éducation) n’est assuré. L’eau, le gaz, l’électricité, la sécurité sont à la charge des habitants eux-mêmes. Ils doivent parcourir des distances considérables pour satisfaire des besoins élémentaires et pour des choses plus importantes comme de trouver un emploi.
Le long de ces avenues et boulevards, on assiste à une urbanisation diffuse qui se fait sur le mode de l’épi constitué d’impasses. Ces impasses qui se détachent de part et d’autre de la principale route ne sont guère profondes, à peine une centaine de mètres, distance au-delà de laquelle la résidence devient trop isolée pour être commode et sûre. Dans la plupart des cas, ces impasses étaient en terre battue et il fallait déjà des voitures tout-terrain pour y accéder. Devenues des voies consolidées et parfois même asphaltées, ces voies se prolongent aujourd’hui et finissent par communiquer peu ou prou au prix de détours et de contorsions alambiquées. Il n’y a, le plus souvent, ni trottoir ni largeur suffisante pour un croisement, ce sont au mieux des corridors urbanisés et leur régime est mi-public mi-privé dans la mesure où seuls s’y aventurent les riverains et les habitués du terrain. On n’y trouve aucun souci d’alignement des façades ni d’harmonie des couleurs. Les constructions sont le plus souvent des cubes informes en ciment, inachevés la plupart de temps, ce qui donne une tonalité grise à la ville et à ses faubourgs.
Les lieux de passage sont des espaces-clés pour comprendre la complexité de la ville. Ils s’articulent autour des gares, qui se trouvent systématiquement aux portails[E3]  de la ville. Autrefois, la gare du Sud se trouvait autour du Portail Leogâne, la gare du Nord autour du Portail Saint-Joseph. Les camions y déchargeaient et chargeaient une marchandise issue des provinces ou destinées à elles à partir de la capitale.
Désormais, les limites se sont éloignées du centre et les gares ont été rattrapées par les faubourgs, au milieu desquels elles apparaissent comme des abcès de fixation d’un malaise urbain récurrent. Le manque d’espace pour circuler est la conséquence de la non-formalisation des relations d’échange et de transport. N’importe qui vend n’importe quoi n’importe où, les tap-tap qui assurent le transport urbain s’arrêtent et stationnent comme bon leur semble, il n’y a pas de véritable régulation des marchés ni des stations de transport, il s’ensuit un maelstrom urbain inévitablement aux heures de pointe.
Autre porte essentielle de la ville : la mer. À cet égard, il convient de distinguer entre deux formes de vie maritime. Celle de haute mer et qui communique avec le reste du monde par le grand wharf métropolitain ; celle du cabotage et qui communique avec certaines provinces par le débarcadère de Cariès ou celui de Cité Soleil. Celui-ci est le port qui assure la liaison avec le reste de la baie du Cul-de-Sac, de Saint-Marc au Nord-Ouest en passant par La Gonâve. Les voiliers qui assurent l’approvisionnement de la grande île en biens de consommation courante manufacturée sont aussi ceux qui apportent en retour le charbon, les pastèques et les arachides de La Gonâve, le sel de l’Artibonite et les biens de la province. La proximité de Cité Soleil fait planer sur ce port une ombre d’insécurité et de contrebande, mais c’est un élément essentiel de l’activité commerciale de la ville, le lien le plus ancien le moins long et le moins onéreux avec le nord-ouest en l’absence de vraie route. Ce débarcadère communique avec Croix-des-Bossales par la nationale 1 et le boulevard La Saline et ses activités sont distinctes de celles du wharf moderne réservé au commerce international et qui dispose des moyens modernes de levage des marchandises et d’entreposage des containers. Le port de Port-au-Prince a un trafic indigent qui en fait une escale négligeable sur le chemin de la Caraïbe, mais une étape importante pour le marché national. Le tremblement de terre a provoqué la destruction quasi complète des infrastructures portuaires, obligeant les activités à se déporter vers les ports dominicains de Rio Haina et de Barahona pendant la période d’urgence qui l’a suivi.
Le monopole métropolitain de la communication aérienne avec l’étranger est sur le point d’être entamé par la montée en puissance du Cap-Haitien qui dispose déjà de liaisons quotidiennes avec la Floride et les iles Turques-et-Caïques, nais pour l’essentiel, Port-au-Prince continue de jouer le rôle de véritable porte aérienne du pays. D’abord situé aux portes de la ville au Pont Rouge, l’aéroport a été déplacé à la fin des années 1960 à Mais-Gâté, où il prit le nom de François-Duvalier avant d’être débaptisé en aéroport de Mais-Gâté, et enfin Toussaint-Louverture à compter des années 2000 sur décision du président Aristide. Juste à côté se trouve l’aéroport Guy-Malary réservé aux transports intérieurs.
Toussaint-Louverture est de loin la principale plate-forme aérienne du pays et la croissance de son activité a été en proportion de l’augmentation du flux des migrants, de la baisse considérable des tarifs des transporteurs aériens et de l’accélération des échanges commerciaux par voie aérienne. La réhabilitation de l’aéroport est un des motifs de fierté des autorités publiques chargées de la reconstruction. Tout autour de l’aéroport, on voit ainsi se dessiner un périmètre spécialisé dans les activités de stockage et de transit des marchandises. De là, la présence d’entreprises de transport, de logistique, de location de voitures et de transfert du fret. De nombreux hôtels, destinés à une clientèle de passage se sont créés ces dernières années qui attestent la présence dans la ville d’une noria continue de membres des ONG qui s’activent dans le pays et dont le personnel doit être logé dans la proximité de leur périmètre d’intervention. À la faveur du tremblement de terre, on a même assisté à une mutation de toute la zone, transformée en base logistique pour les opérations d’urgence. Ainsi le Logbase de la Minustah et les bâtiments administratifs de maints organismes internationaux se trouvent dans la zone où il y avait à la fois l’espace disponible et la proximité du seul moyen de transport encore praticable après le désastre : l’avion. Désormais, la présence de nombreux militaires du corps expéditionnaire étranger alimente un marché informel d’objets artisanaux, de pèpè et d’accessoires. Les nombreux militaires et policiers qui évoluent dans le secteur sont la clientèle cible d’un marché de trottoir où l’on compte une centaine de vendeurs installés des deux côtés du boulevard Toussaint-Louverture dans l’aéroport et le Carrefour Rita.

Les lieux de plaisir

Cela peut sembler une gageure de parler de plaisir dans une ville qui vient de subir une catastrophe de l’ampleur du tremblement de terre de 2010 et dont les deux tiers de la population vivent dans des bidonvilles largement en dessous du seuil de pauvreté. Et pourtant, Port-au-Prince est une ville gaie et festive où le plaisir a investi des lieux qu’il a transformés. Ces lieux sont devenus des lieux de plaisir en ce sens qu’ils sont des points de convergence de gens dont la fonction est de donner du plaisir, et d’autres dont le souci est de trouver du plaisir. Ici se pose la question de savoir ce que c’est que le plaisir.
Il convient ici de remarquer que la notion de lieux de plaisir a une double acception. Certains lieux sont des lieux de plaisir par vocation : ce sont des lieux conçus pour accueillir des gens dans l’idée de leur procurer un plaisir, quel qu’il soit. Cependant, certains lieux détournés de leur usage premier sont devenus des lieux de plaisir sans y avoir été destinés. Dans un cas comme dans l’autre, le plaisir est ce qui donne son esprit aux lieux considérés.
Nous considérons comme participant de la catégorie des plaisirs toute activité dont la justification n’est pas commandée par la satisfaction d’un besoin vital, mais par la recherche du divertissement ou de la récréation. À Port-au-Prince, les lieux sont révélateurs de conflits d’usage et de modes d’appropriation du plaisir différents. Dans notre démarche, nous faisons la différence entre les lieux de plaisirs publics et les lieux de plaisirs privés, les lieux de plaisirs des riches et ceux des pauvres, les plaisirs marchands et les plaisirs non marchands.
Les lieux de plaisirs publics sont probablement ce qui manque le plus à l’urbanité de la capitale. Ce n’est pas par hasard si Port-au-Prince manque d’espaces verts et de parcs. Cette rareté est en proportion directe du retrait de l’espace public et du délitement du tissu social. Les crises politiques répétées et l’insécurité endémique depuis un quart de siècle ont rendu peu fréquentables certains lieux, en particulier les jardins publics.
La ville est certes très boisée pour qui l’observe d’en haut et qui constate le progrès de l’arboriculture dans la plaine du Cul-de-Sac depuis son urbanisation. Il ne s’agit jamais de surfaces boisées continues, mais de bouquets d’arbres qui signalent la présence d’une habitation. Il n’y a pas de jardins publics autres que le parc du Champ-de-Mars et celui du Bicentenaire. Autrefois, ces deux espaces étaient les deux principales promenades de la ville. On s’y pressait le dimanche, seul, en famille ou aux bras de son aimé(e) pour écouter de la musique classique diffusée par les jeux d’eau ou depuis le kiosque à musique. Il y avait des balançoires, des bancs publics, des fontaines et des pelouses entretenues par un personnel vétilleux sur la propreté et l’entretien des lieux.
Les deux sont aujourd’hui dépassés par l’augmentation récente de la population. Le Champ-de-Mars, de par sa position, est en chantier après avoir été un immense camp de réfugiés ; le Bicentenaire, après la dévastation des bâtiments et édifices publics est devenu un immense champ de ruines. Dans les deux cas, les fonctions de plaisir et de loisir ont modelé des espaces délimités comme tels et qui, en tant qu’espaces ouverts, avaient la fonction d’assurer cette intégration physique et sociale de la population des différents quartiers.
Autre lieu de plaisir public : le stade Sylvio-Cator. Construit en 1953, il a une capacité d’accueil de 30 000 places et représente le plus vaste lieu de réunion publique du pays tout entier. Le sport étant un divertissement, nous considérons que les rassemblements qui y ont lieu sont motivés par la recherche d’une détente qui est la marque d’une certaine joie de vivre. Comme nation sportive, Haïti a connu son heure de gloire en 1928, lorsque l’athlète éponyme, Sylvio Cator, a gagné la médaille d’argent du saut en longueur aux Jeux olympiques d’Amsterdam ; puis en 1973 lorsque le pays a gagné la coupe de la Concacaf, qualificative pour la Coupe du Monde de football de 1974. Mais depuis, le palmarès national est resté très pauvre et les prestations de l’équipe nationale de football ne sont pas assez performantes pour justifier une ferveur sportive débordante. Aussi, le stade Sylvio-Cator est-il devenu le lieu de la vérification des faiblesses et lacunes sportives d’une nation en crise et qui n’a plus les moyens de financer des activités sportives à la hauteur de ses ambitions. Il est aussi un lieu de rassemblement occasionnel pour des activités religieuses, des manifestations politiques et, plus récemment, des réfugiés. À l’occasion des déplacements forcés occasionnés par le tremblement de terre, la pelouse du stade a été naturellement mise à profit pour accueillir des tentes et des abris provisoires.
Si la ville manque de jardins et de parcs, il y a quelques places qui jouent le rôle de point de convergence festive au niveau des quartiers. Ainsi, la place de la Cathédrale, la place Sainte-Anne, la place Jérémie, etc. jouent dans leurs quartiers respectifs le rôle de lieu de réjouissance et de retrouvailles populaires : c’est là que les étudiants se retrouvent pour apprendre leurs leçons, là que les amants se retrouvent pour des rendez-vous galants, là que les jeunes gens jouent au football sur des terrains improvisés. Mais le sentiment qui domine est celui d’un manque d’infrastructure adaptée à la jeunesse de la population.
Les lieux de plaisirs privés sont, comme il fallait s’y attendre, plus nombreux que les lieux de plaisirs publics. Comme si les espaces verts qui manquent avaient été appropriés individuellement par une population dispersée, les maisons de la capitale comportent tous les ingrédients du bonheur accessible, selon le niveau de revenu des habitants. C’est dire que les plus beaux jardins, les piscines, les aménités les plus fines, sont l’apanage de quelques-uns abrités derrière les murs de leurs propriétés.
Comme si l’on assistait à une réduction significative et systématique de l’espace loisible pour accéder au plaisir individuel, les lieux spécialisés dans la production du plaisir sont les restaurants et les salles de concert. Les deux plaisirs qui font encore lieu, sont respectivement ceux destinés aux plaisirs de la table et ceux destinés aux plaisirs sexuels. Il y a de plus en plus de bonnes tables à Port-au-Prince, la nourriture y est de qualité et la boisson à l’avenant. De même, on voit dans la capitale un nombre extraordinaire de femmes servant d’entremetteuses pour la prostitution (makrel) et de petits hôtels de passe qui dénotent un certain hédonisme. L’ubiquité des hôtels renvoie à l’exiguïté des logements dont la taille moyenne est de vingt-deux mètres carrés pour une moyenne de cinq personnes par foyer. La pudeur oblige souvent les amants à se rendre à l’hôtel. Depuis la crise de 2010, on assiste cependant à un glissement des lieux de restauration et des grands hôtels vers Pétion-Ville devenue l’annexe de la capitale : la clientèle y est plus riche.
Le cinéma fut autrefois un mode de divertissement populaire et bon marché. Il y avait une vingtaine de salles dans la ville et plusieurs théâtres. Il n’y a plus de salle de cinéma encore en activité dans le pays, sauf une, au Cap-Haitien. Les théâtres ont fermé les uns après les autres, faute de moyens pour s’adapter aux changements. Le tremblement de terre a détruit les quelques rares salles de spectacles et de concert encore en activité : la salle de l’Institut français, celle de Saint-Louis de Gonzague, celle de la Sainte-Trinité ont été réduites en poussière. Celle de Sainte-Rose-de-Lima est encore utilisée pour des cérémonies qui sont réservées à la vie scolaire.
Les plaisirs de la table font partie des aménités qui donnent à une ville un cachet particulier. À Port-au-Prince, jusque dans les années 1980, une animation culinaire de grande qualité entretenait un réseau actif d’une trentaine de bonnes adresses où les plaisirs du palais étaient à l’honneur, Le Bec Fin, le Carillon, le Rond-Point, le Tiffany, le Sun Set, dans le seul quartier du Bicentenaire, attiraient une clientèle de gourmets exigeants qui en partaient repus et ravis, la place du Champ-de-Mars, en plus des salles de spectacle comptait également des restaurateurs délicats à la carte alléchante accessible à une clientèle restreinte ; les hôtels de classe internationale (Oloffson, Ibo Lele, Castel Haïti, Royal Haitian Club, n’étaient pas en reste qui offraient une vision assez juste de la culture locale à travers les spectacles de danse folklorique et les curiosités gastronomiques qui faisaient les délices des touristes. Aujourd’hui, la plupart des restaurants ici mentionnés n’existent plus. L’insécurité des années de crise (politique) a provoqué la rareté des visiteurs et dissuadé les Port-au-Princiens de sortir le soir. La vie nocturne ne se résume, le plus souvent, qu’à des visites privées, des réunions entre amis dans un cadre sécurisé.
Les lieux de plaisirs sont aussi l’occasion de vérifier la profondeur des clivages qui subsistent entre les plus riches et les plus pauvres. Le plaisir des uns laisse les autres parfois indifférents, ce qui conforte l’impression d’un hédonisme clivé : entre les nantis, qui apprécient d’aller à la plage, à la montagne, et les autres qui n’ont pas d’autres choix que les plaisirs démodés des bordels et des jeux de hasard.
En effet, les séjours à la mer et les excursions du dimanche à la montagne restent l’apanage d’une minorité qui a les moyens de se déplacer en voiture privée. Il ne faut pas moins d’une heure de route pour atteindre les premières plages, soit vers le Nord, à Cariès ou Montrouis, soit vers le Sud, à Carrefour ou Mariani. De même, il faut compter environ une heure pour se rendre à Kenscoff ou Furcy où l’air est plus frais, plus léger que dans les bas-fonds de la capitale. De tels déplacements coûtent cher, et les occasions de se rendre si « loin » sont relativement rares dans l’année. La plupart des habitants de la capitale vivent et meurent sans être jamais allés à la plage plus d’une dizaine de fois dans leur vie. Kenscoff est devenu la banlieue résidentielle de la capitale, dans la continuité de Pétion-Ville, mais les randonnées ne sont pas une pratique si courante en Haïti. Les catégories populaires manquent de moyens pour se divertir, et c’est sans doute pour donner le change à leur ennui que les habitants de la capitale accordent autant d’importance aux jeux : combats de coq et jeux de hasard (borlette, loto). Cela coûte moins cher, et les espoirs de gain en retour ne sont pas négligeables. Mais de tous les lieux de plaisir, les plus nombreux et les plus courus, ce sont les bordels et les hôtels : on en compte plusieurs dizaines de milliers dans la ville. À raison de 300 gourdes, en moyenne, pour un « moment », davantage que le salaire minimum quotidien qui est de 200 gourdes. Ces endroits sont devenus le lieu d’une activité lucrative et intense qui concerne tous les quartiers populaires. Cela révèle en creux la gravité de la crise du logement et le terreau sur lequel prospère l’épidémie du sida, qui continue de faire des ravages parmi la population jeune et active.

Les lieux « sans »

De tous les lieux qui conditionnent le fonctionnement de la capitale, les lieux « sans » sont sans aucun doute les plus prégnants et les plus visibles. Ils représentent la majeure partie de l’espace bâti et leur progression défie toute forme de rationalisation de l’espace. C’est à lutter contre la prolifération de ces quartiers qui ne respectent pas les règles du jeu que s’échinent les pouvoirs publics à présent.
Ces lieux sont le reflet de la pauvreté globale de la société dont 80 % vivent avec moins d’un dollar cinquante par jour. « Sans » : c’est-à-dire, sans eau, sans électricité, sans emploi, sans route, sans école, sans avenir, sans État, etc. Les habitants de la capitale font l’expérience quotidienne de la banalisation et de l’ubiquité du « sans », mais cela ne date pas d’aujourd’hui. Il y a longtemps que la logique d’extension de la capitale a intégré cette dimension exclusive et cette démarche ségrégative qui a conduit la ville à progresser par bons successifs, mais de façon disjointe et contrastée.
Il faut d’abord se rappeler que « sans », cela veut dire d’abord, « sans les autres ». Vivre à part, sans les pauvres, est resté une obsession récurrente de la classe aisée de ce pays. C’était déjà la logique active dans l’organisation de l’espace de la plantation, marquée par une ségrégation spatiale très forte entre, d’un côté, la maison du maître et, de l’autre, à bonne distance, les cases des esclaves. Les villes et les bourgs ont reproduit ce schéma élémentaire et construisent leur identité sur la différence entre le dehors et le dedans de la sociabilité de chaque époque. Dans la proximité, mais à part. C’est pour cela que jusque dans les années 1960, les portes de la ville restaient symboliquement fermées aux paysans. Depuis le décret d’abolition de l’esclavage en 1794, la condition paysanne est définie par un code rural qui assigne chaque catégorie de la population à des tâches bien claires : aux anciens esclaves en particulier. Ils se devaient de rester attachés à la terre où ils avaient servi, ne la quitter sous aucun prétexte. À part le personnel de maison, les esclaves étaient, sinon rares, persona non grata en ville. Entre les portails Leogâne (au sud), Saint-Joseph (au nord) et le Poste Marchand (à l’est), la ville était enclose de murailles symboliques qui obligeaient les non-résidents à justifier leur présence par une activité non agricole et l’exercice d’un métier exigeant des talents autres que de savoir manier la machette ou la houe. Vivre en ville était alors un privilège de riches.
Cependant, la crise ouverte par l’instauration d’une dictature féroce et brutale, l’absence de politique de logement et d’équipement jointes à l’exode rural massif des années 1960 ont provoqué la dégradation rapide du cadre urbain, investi par des migrants de l’intérieur, d’origine rurale le plus souvent.
Le déclin de la capitale est à proportion de la fuite des élites intellectuelles et sociales qui a entraîné une chute des investissements privés, dommageables à l’entretien des biens meubles et immeubles du patrimoine urbain. L’engorgement du centre historique a eu pour conséquence un exode urbain des catégories les plus aisées vers les faubourgs agrestes du Canapé-Vert, de Delmas et de Turgeau. Ces quartiers étaient d’autant plus prisés qu’ils étaient difficiles d’accès. Ce sont par définition des quartiers « sans ». On s’avise alors d’une chose : plus les lieux sont difficiles d’accès, plus le refuge qu’ils offrent est sûr en comparaison avec la promiscuité honnie des bas quartiers de la ville. C’est par voie de conséquence que la plupart des demeures des Port-au-Princiens aisés sont situées dans des zones n’ayant le plus souvent pas accès aux services urbains de base. La Montagne Noire, le Morne Calvaire, Laboule et Thomassin, banlieues résidentielles des catégories aisées de la capitale sont des illustrations de cette stratégie de l’évitement de la foule et du lotissement individuel le long d’une voie en terre battue. Même les adressages des foyers sont aléatoires. Ces caractéristiques sont partagées avec les bidonvilles.
Sans eau, sans électricité, sans service postal, sans ramassage des ordures et sans police, etc. Cette absence de services municipaux est paradoxalement à la fois la garantie d’un certain quant-à-soi et l’assurance de la concrétisation d’un certain idéal « habitant » qui rappelle les demeures des colons : seul sur ses terres au milieu de ses gens et de ses bêtes, l’habitant était maître et seigneur dans son fief.
Deux siècles et demi après sa fondation, la capitale continue de vivre sous le régime de l’aménagement sommaire, de la prolifération par bonds sans cohérence et sans planification. C’est d’abord vers le sud que la ville a grandi, épargnant dans un premier temps les riches labours de la plaine du Cul-de-Sac.
Ce glissement vers le sud et vers l’est traduit le refus d’une certaine mixité sociale en même temps que l’impossibilité pratique de tenir à distance les plus démunis. On dit qu’à Port-au-Prince, un riche ne va jamais seul, il tient le pauvre par la main. Dans le voisinage des demeures les plus huppées de Frères, de Fontamara ou de Bourdon, se trouvent des cahutes au confort sommaire et à la disposition chaotique. La stratégie d’évitement mise en place par les riches ne fonctionne que le temps du rattrapage par les candidats aux postes stratégiques de cuisinière, de jardinier, de gardien. Lesquels deviennent peu à peu des voisins, par leur empressement à se loger dans la proximité de leurs employeurs, de façon à limiter les frais de déplacement.
Entre la fuite des élites sociales et l’afflux des migrants ruraux, le centre-ville est devenu le lieu d’une dégradation qui s’est d’abord traduite par une densification de la population et la subdivision des logements anciens souvent occupées par plusieurs ménages. Ce phénomène de gourbisation est connu dans les autres pays émergents et en développement et dénote la ressemblance du cas port-au-princien avec d’autres situations dans le monde, en Afrique du Nord notamment. Le mot gourbis désigne en arabe dialectal une maison paysanne. Le patrimoine architectural y est tombé progressivement en déshérence et ceux qui n’arrivent pas à quitter ces centres devenus surpeuplés vivent un sentiment d’état de siège [E4] symbolique et social qui ne facilite pas la communication ni les échanges entre voisins.
Depuis les années 1980, la population de la capitale a pratiquement triplé, passant d’à peine un million, vers la fin des années 1980, à plus de trois millions en 2010. Après les dégâts causés directement par le séisme, la ville s’est trouvée brutalement plongée dans un chaos lié à la destruction de la plupart des réseaux et des infrastructures terrestres. Sans moyens logistiques d’intervention, les pouvoirs publics s’en sont remis à l’aide internationale qui a pris en main les opérations. Ce contrôle international des opérations de secours s’est fait de façon si massive que certains ont pu parler d’invasion humanitaire pour qualifier l’ampleur des moyens déployés pour venir en aide aux victimes du séisme. Les 40 000 marines américains, lourdement équipés comme pour aller à la guerre, ont même suscité la colère de certains intellectuels radicaux issus de mouvements nationalistes ou altermondialistes. Les lieux sans apparaissent comme la manifestation de la faillite de l’État central.
La logique du « sans » autorise précisément de s’installer n’importe où il y a de la place : dans les interstices des grandes maisons bourgeoises, dans les fonds de ravines et les embouchures inondables des torrents côtiers. Ainsi ont émergé les quartiers tels que Cité l’Éternel, Cité de Dieu, Jalousie, etc. Dans ces quartiers, la règle consiste à se contenter de peu en attendant de recevoir plus, par une sorte d’anticipation de promesses d’aménagements qui ne sont jamais devenues réalité. Tout le long du Bois de Chêne, de la rivière Froide, du Boucan Brou, de la rivière Grise, on voit proliférer les logements insalubres. Aujourd’hui, on constate que les tentes et les bâches qui ont servi à accueillir les premiers réfugiés sont en train de céder la place à des constructions en dur qui reproduisent à l’identique les venelles des faubourgs de Carrefour ou de Cité Soleil. Les anciens camps de Canaan et de Corail sont devenus la résidence de plusieurs centaines milliers d’habitants. Les chaînes du Trou d’Eau et des Matheux sont en train de faire l’objet d’une colonisation sauvage et pionnière dont tout laisse à croire qu’elle sera dommageable au reste de l’agglomération, [E5] et la dégradation globale du paysage qui s’ensuit ne semble pas attirer l’attention des pouvoirs publics qui n’en peuvent mais.
Les lieux « sans » se caractérisent surtout, par l’absence de l’État. C’est alors que se vérifie la validité de la notion d’État failli dont on fait généralement usage dès qu’il s’agit d’Haïti. La capitale est le reflet de cette déconstruction systématique de l’État, conséquence d’une crise à la fois politique, économique et sociale. Faute d’un projet de société acceptable pour tous, on assiste à un consensus sur un État minimaliste, qui se contente de laisser faire et qui intervient peu pour faire respecter les règlements et les lois. Cet État failli convient aux plus riches : ils ne sont pas soumis aux impôts avec la même rigueur que dans un État fort. Il convient également aux plus pauvres : ils sont autorisés à s’installer n’importe où, sur les trottoirs, dans les jardins publics, sur les terres de l’État, etc.
Avec plus des deux tiers de la population habitant dans des lieux sans, on peut dire que c’est devenu le mode d’appropriation spatiale le plus commun en Haïti, celui qui est responsable de la transformation des anciens camps en quartiers consolidés. De ce fait, nous pouvons affirmer que la capitale est devenue un immense « lieu sans » où les habitants vivent en dépit de l’absence des services élémentaires et où le chaos quotidien est devenu la règle en matière de circulation, de salubrité et de sécurité publiques.

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Lussault Michel, 2009. De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset.
Prépetit Claude, 2008. « Le tremblement de terre en Haïti, mythe ou réalité ? », Le Matin, 9 octobre, repris dans La menace sismique en Haïti, hier, aujourd’hui et demain, Port-au-Prince, éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2011, p. 52 sq.


 [E1]Une maj est-elle vraiment nécessaire ? C’est un nom propre ? OUI !!
 [E2]Maj ? ou bien le bas du centre-ville?
 [E3]Portes ?
 [E4]Ont le sentiment d’être en situation de siège ?
 [E5]Pas clair. La population qui se partage la même nappe phréatique ???