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Saturday, December 6, 2014

"L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions" by Asselin Charles

"L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions" 
by Asselin Charles
"1 Les Haïtiens ont dû attendre près de deux siècles après l’indépendance de leur pays, soit jusqu’en 1987, pour que le créole, langue unificatrice de tous les Haïtiens, soit constitutionnellement reconnu comme langue officielle, au même titre que le français. La seule officialisation du créole n’aura cependant pas mis fin à la marginalisation des unilingues créolophones, représentant 80 % de la population, qui n’ont toujours pas un plein accès aux services de l’État ni à un système efficace d’éducation. Au nombre des raisons sociohistoriques qui expliquent cet état de choses, il faut surtout retenir l’absence d’efforts réels de la part de l’État pour satisfaire les droits linguistiques de la majorité. D’où la nécessité urgente de concevoir et d’appliquer une politique d’aménagement linguistique en vue de gérer la coexistence du français et du créole dans l’espace haïtien.

2 Telles sont les préoccupations de cet ouvrage collectif, dirigé par Robert Berrouët-Oriol. Ce livre réunit les contributions de quatre linguistes. Il se propose d’explorer le contexte historique, social et politique de la coexistence du créole et du français en Haïti, de faire le tour des diverses tentatives lancées en vue de les aménager et d’offrir, sur des bases pragmatiques plutôt qu’idéologiques, des pistes valables pour un tel aménagement. Comme préalable à cette entreprise, les auteurs considèrent qu’il convient de mettre fin à des débats chimériques comme ceux auxquels on s’attarde sur la définition du créole, sur ses différentes appellations, le créole ou l’haïtien, ou encore sur la diglossie. D’autres notions, plus pertinentes, selon eux, notamment celles de droit à la langue comme droit humain universel, de convergence linguistique dans une franco-créolophonie haïtienne et d’aménagement linguistique dans un cadre légal, pourraient mieux aider à trouver des solutions aux problèmes des langues en Haïti.

3 Nous trouvons ces positions dans le chapitre intitulé « Propositions pour l’élaboration de la première loi sur l’aménagement linguistique en Haïti ». Ce texte s’accompagne de sa traduction en langue créole sous la plume du linguiste Hugues Saint-Fort. Les titres des diverses propositions de cette loi indiquent clairement ses objectifs : obtenir l’égalité de statut entre le créole et le français, appliquer les droits linguistiques reconnus à tous les Haïtiens, fixer les obligations de l’État en matière d’aménagement et de didactique des deux langues haïtiennes, réglementer l’exercice de la politique linguistique. Le livre de Berrouët-Oriol effectue ainsi le passage de la théorie à la pratique en posant les bases concrètes d’une législation qui assurera la jouissance de la pleine citoyenneté à tous les Haïtiens. 

4 Certains aspects de la problématique des langues ont cependant été oubliés. Les auteurs ne tiennent pas suffisamment compte du contexte géopolitique et géoculturel que constitue le voisinage des pays anglophones et hispanophones de la Caraïbe. On ignore également d’autres forces qui interviennent depuis quelque temps dans le paysage linguistique haïtien et qui devraient amener à dépasser la simple opposition binaire du créole et du français. Le paradigme du bilinguisme français-créole pourrait bien être insuffisant au regard des facteurs liés à la mondialisation et à la migration. Les Haïtiens ont émigré un peu partout dans le monde, en particulier aux États-Unis. L’usage d’autres langues a favorisé l’émergence d’autres types de bilinguisme, notamment celui de l’anglais et du créole.

5 Il ne suffit plus alors d’opposer le créole au français. Le seul fait qui demeure immuable, c’est que le créole, langue maternelle et nationale, est incontournable et que c’est avec lui que devront composer toutes les autres langues. 

6 L’aménagement linguistique en Haïti est un livre qui arrive à point nommé. Au lendemain du tremblement de terre de janvier 2010, le pays cherche un nouveau départ dans tous les domaines de la vie nationale. Cet ouvrage est une précieuse contribution à cette entreprise de reconstruction nationale, dans la mesure où il propose une solution pragmatique à la question linguistique en Haïti, qui est au fond une question de citoyenneté.

Pour citer

Asselin Charles, L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions
Le français à l'université , 17-01 | 2012 

source:  Le français à luniversité

Sunday, July 13, 2014

Chacun sa croix by Jean-Marie Théodat


Chacun sa croix


La culture est la mémoire de l’intelligence des morts, et la pensée qui la nourrit est la poursuite de l’immortalité de leurs idées ; de leurs préjugés aussi. Ceux de Christophe Colomb traversent notre quotidien de voyageur, de géographe et d’insulaire avec la pertinence d’une actualité chaque jour rappelée par les faits, les représentations. En ce sens, il est permis de considérer Christophe comme une figure centrale dans le panthéon des géographes, et Colomb comme le paradigme des contradictions de notre identité américaine. Aimé par les uns, honni par les autres, le navigateur génois joue dans notre continent le rôle d’un Janus bifrons, dont les deux visages révèleraient les contradictions inhérentes à l’héritage des bâtisseurs d’empire.

Le parfum de malentendu qui entoure l’évocation du nom de Colomb doit beaucoup à l’ingratitude des géographes, auprès desquels il passe, au mieux, pour le plus étourdi des voyageurs, au pire, pour le plus cornu des explorateurs. En effet, il crut débarquer aux Indes alors qu’il venait d’accomplir le tour de la planète. Il découvrit un continent, accoucha pour ainsi dire d’une terre nouvelle, et la laissa déclarer à l’Etat Civil par un autre, un usurpateur : Amerigo Vespucci. Dans l’immensité des Amériques, il n’y a qu’un morceau de la haute cordillère des Andes qui porte encore son nom : Colombie ; un nom en forme d’oiseau qui ne suscite aucun essor à l’imagination. 

Même la Espanola, décrite par lui comme un paradis terrestre, dont il dessina d’une main encore hésitante et fébrile le trait des côtes, avec de vétilleux détails sur les débouquements les plus sûrs et les récifs les plus à cran, a perdu son nom. La Perle des Antilles est tombée dans l’indétermination toponymique d’une terra nullius, contrées ingrates et sans maîtres dont personne ne sait dire le lieu. Haïti, Toma, Quisqueya, Bohio, Hispaniola, Saint-Domingue, etc. aucune île de la Caraïbe n’a autant d’appellations, mais aucune ne convient aussi bien, à l’analyse, pour représenter l’espace tout entier, que la Espanola. Mais les Américains sont venus, ont occupé les deux pays et ont prononcé à leur manière. Hispaniola est née. Christophe Colomb méritait un traitement sans doute moins irrévérencieux, et c’est à comprendre les motifs de cette mésestime de l’œuvre de l’Amiral que je m’exerce aujourd’hui.
Christophe Colomb, est sans conteste, de tous les voyageurs, celui dont la postérité, c’est-à-dire, l’impact sur le fait de voyager, est le plus prégnant, le plus fécond. Il a restitué le monde à sa sphéricité, il a ouvert les portes de la mer océane aux Européens, et fondé le plus vaste empire que l’histoire jamais ait connu. Il a initié le plus grand brassage de gens, de biens, d’épices, de mythes et d’idées que l’humanité ait expérimenté, il a fait de la diversité des cultures une civilisation dont les contours se révèlent à nos yeux peu à peu. Mais il a aussi introduit dans les Amériques les germes de maladies inconnues, et la croix qu’il enfonça comme un clou dans la chair de nos îles.

 Méconnu des géographes, mal aimé des américanistes, son nom mérite de figurer, pourtant, en haute estime de tous ceux qui naviguent et traversent les mers, car chacun rêve, à part soi, de pouvoir s’écrier un jour comme lui : «  terre ! » sans passer pour un fou. Colomb s’est lui-même nourri de la lecture des anciens, des récits de voyage de ses contemporains portugais, espagnols qui avaient pris les commandes de l’Europe. Ils créèrent de par le monde des empires qui débordaient des limites étroites de la Méditerranée.  Colomb n’aurait sans doute pas pu mener à bien son entreprise exploratoire sans connaissance et reconnaissance envers les écrits des Arabes qui ont traduit les calculs d’Eratosthène et porté à la connaissance de l’Occident les trésors des bibliothèques dispersées de Constantinople et d’Alexandrie, à la chute de l’empire romain d’Orient. Il est passé par tous les affres du doute et de l’abomination, avant d’être, enfin, reconnu comme un explorateur majeur et un visionnaire, capable de renverser notre représentation du monde. Il a apporté aux Européens le terrain qui manquait à l’assouvissement de leur débordant appétit de gloire et de puissance. Mais il a enlevé aux natifs des îles, les Tainos en particulier, la dernière raison de vivre : une descendance, une mémoire, qui sont la condition même de la culture. Bâtisseur de cathédrale pour les uns, Colomb est perçu par les autres comme le fossoyeur de civilisations millénaires qui auraient pu continuer à exister s’il ne s’était égaré en chemin et n’avait atterri, par hasard, dans les Indes (sic). L’erreur fut immonde et juteuse et, la rancune des géographes, tenace à ce sujet. 

La somme de ces contradictions trouve son accomplissement dans notre île, qu’il baptisa La Espanola, la première effectivement colonisée par les Espagnols à partir de 1492. Ici fut bâtie la première église, fondée la première ville et tracée la première rue : par ses mains. Ici fut pensée la conquête du Pérou et du Mexique : par ses lieutenants. Ici fut exterminé le premier peuple de l’histoire moderne : par son épée. 

 Symbole de la civilisation hispanique, chrétienne et conquérante, la statue de Christophe Colomb trône au milieu de la place de la cathédrale de Saint-Domingue, la plus ancienne église des Amériques, où reposent d’ailleurs ses cendres, dans un sarcophage en fer. En 1992 les cérémonies de commémorations culminèrent par la mise en lumière du faro a Colon de Santo Domingo. Construite à grands renforts de déplacements de population, de déguerpissements de quartiers et d’injection de millions à la place des faubourgs de l’est de la capitale, cette croix monumentale projette dans le ciel, à la nuit tombée, l’image d’un rayon censé illuminer le firmament et marquer du sceau de la foi chrétienne les ténèbres infinies. Cette idée lumineuse du Président Joaquin Ballaguer, au sens propre, est à comparer avec la perception des Haïtiens.

En effet, de l’autre côté de la frontière on chercherait en vain sur le parvis de la cathédrale, ou sur la place du Champ de Mars à Port-au-Prince une quelconque trace de l’Amiral. Même le Quai Colomb, qui lui était autrefois consacré dans la capitale haïtienne, a été débaptisé. Sa statue, qui faisait la génuflexion à l’entrée du port, a été déchoukée en 1986, comme un symbole de plus de la tyrannie, et jetée à la mer. Il n’y a plus rien qui rappelle le passage du Génois dans cette partie de l’île. La mémoire collective associe son nom à un épisode douloureux : celui de la soumission des Tainos, vulgairement appelés Indiens, et celui des débuts de la Traite. 

Même le Môle Saint-Nicolas, la baie où il jeta l’ancre des caravelles, dans la nuit du 5 décembre 1492, et par laquelle il entra pour la première fois en contact avec les Taïnos de l’île, n’a rien gardé de son souvenir. Sauf à considérer que cette croix blanche, en ciment blanchi à la chaux, juchée sur un tertre, et qui signale aux marins, la nuit, l’entrée de la baie, est la réplique de la première croix qu’il planta de sa main, il n’y a rien qui rappelle la présence du navigateur en ce pays perdu. Il n’y a guère à l’entour que des ronces, des cactus et des lézards, des enfants nus… dont on se dit qu’ils n’ont pas l’air d’avoir changé, depuis cinq cents ans, ni d’espace ni d’espèces.